A Droite

Ouvrage

Portraits de l'Antiquité

D'une grande figure de la philosophie à une école de pensée, des maîtres aux disciples, d'un discours sur sa méthode à une leçon d'histoire, Lucien Jerphagnon nous plonge aux sources de notre temps et de notre culture. Avec son érudition savoureuse, et cet art fulgurant d'exhumer le passé et d'incarner les textes, le grand historien nous rappelle pourquoi les penseurs de l'Antiquité - Platon, Plotin et saint Augustin en tête - ont porté jusqu'à nos jours une irréfutable initiation à tout ce qui est la vie de l'esprit, et à tout ce qui rend vivant en général. En recréant, par-delà les siècles, la plus enthousiasmante des communautés d'esprit, Lucien Jerphagnon remplit tous les devoirs de la paideia, cet art d'enseigner et de transmettre qui, plus qu'un savoir, est une éducation de l'être.

Auteur

L
Lucien Jerphagnon
Historien

Lucien Jerphagnon est un écrivain et philosophe français, connu pour ses travaux sur la pensée antique et la philosophie. Il a également été professeur et a contribué à la vulgarisation de la philosophie.

Positionnement

Lucien Jerphagnon est un historien et philosophe académique spécialiste de l'Antiquité, dont la démarche est érudite et littéraire, hors des clivages idéologiques contemporains.

Contenu

Lucien Jerphagnon (1921-2011) fut l'une des figures les plus attachantes et les plus originales de la philosophie et de l'histoire des idées françaises du XXe siècle. Professeur à l'Université de Caen puis à Paris IV-Sorbonne, spécialiste de la philosophie antique tardive – Plotin, saint Augustin, les néoplatoniciens – et de la Rome impériale, il fut aussi un vulgarisateur d'une rare élégance, capable de faire vivre les philosophes et les empereurs de l'Antiquité avec une verve, un humour et une érudition qui en ont fait l'un des auteurs les plus lus dans le domaine de l'Antiquité classique. Son style, qui allie la rigueur du savant et la liberté du conteur, est immédiatement reconnaissable : incisif, ironique, chaleureux, nourri d'une culture encyclopédique portée avec légèreté.

Sa bibliographie est abondante et variée. Parmi ses œuvres les plus marquantes : Julien, dit l'Apostat (1986), biographie lumineuse du dernier empereur romain à avoir tenté de restaurer le paganisme ; Connais-toi toi-même… et fais ce que tu aimes (2002), réflexion personnelle sur la sagesse antique ; Histoire de la pensée d'Homère à Jeanne d'Arc (2 volumes, 1989-1993), somme panoramique sur la pensée occidentale des origines à la fin du Moyen Âge ; et Les Dieux ne sont jamais loin (2002), méditation sur le religieux dans la Rome antique. Jusqu'à la fin de sa longue vie – il mourut à l'âge de quatre-vingt-dix ans – , il continua à écrire, à enseigner et à partager sa passion pour l'Antiquité.

Jerphagnon représentait un idéal d'humaniste complet, pour qui la philosophie n'est pas une discipline académique fermée sur elle-même mais un mode de vie et un art de penser qui nourrit l'existence quotidienne. Sa lecture des anciens n'était pas archéologique mais existentielle : il lisait Plotin, Augustin ou Marc Aurèle comme des contemporains qui avaient quelque chose d'essentiel à dire sur comment vivre, comment mourir, comment penser le monde. Cette conviction profonde de la permanence des questions philosophiques fondamentales à travers le temps lui permettait de parler des Anciens avec une familiarité et une chaleur qui rendaient ses livres inoubliables.

À propos de ce livre

Portraits de l'Antiquité, publié en 2015 – à titre posthume, puisque Jerphagnon était décédé en 2011 – chez Albin Michel, rassemble une série de portraits philosophiques et historiques de figures majeures de l'Antiquité gréco-romaine. L'ouvrage est conçu comme un parcours à travers les grandes personnalités qui ont façonné la pensée et la culture antiques : philosophes, empereurs, poètes, mystiques, dont Jerphagnon fait revivre la pensée et la vie avec son talent narratif caractéristique. Ce livre constitue à la fois un testament intellectuel et une initiation accessible à la richesse de la pensée antique pour le lecteur non spécialiste.

La structure du livre n'est pas strictement chronologique mais thématique, regroupant des personnages selon les affinités intellectuelles et spirituelles qui les rapprochent plutôt que selon l'ordre de leur naissance ou de leur mort. Cette organisation reflète la vision de Jerphagnon de l'histoire de la philosophie : non pas une progression linéaire de la pensée mais un dialogue à travers le temps, où des esprits séparés par des siècles se répondent, se complètent et se contestent dans une conversation qui n'est jamais close.

Les grandes figures portraiturées

Socrate et le scandale de la philosophie

Jerphagnon ouvre naturellement sur Socrate – le fondateur de la philosophie occidentale telle que nous la connaissons, celui qui a introduit l'exigence d'un examen rationnel de toutes les croyances admises, y compris les plus sacrées. Le portrait que trace Jerphagnon de Socrate est celui d'un personnage profondément paradoxal : un homme laid qui attire irrésistiblement les beaux jeunes gens, un citoyen exemplaire qui accepte la mort plutôt que de renoncer à philosopher, un sage qui affirme ne rien savoir. Jerphagnon souligne que ce qui est scandaleux dans la démarche socratique n'est pas tant son contenu intellectuel que sa forme : Socrate ne délivre pas de doctrine, il questionne, il dérange, il oblige ses interlocuteurs à confronter leurs propres contradictions. Cette méthode – la dialectique, l'ironie, la maïeutique – est à la fois le cœur de la philosophie et la raison de l'exécution de Socrate.

Platon, l'architecte du monde des idées

Le portrait de Platon est celui d'un génie littéraire autant que philosophique. Jerphagnon rappelle que les dialogues de Platon sont des œuvres d'art à part entière – des mises en scène de conversations philosophiques d'une dramaturgie et d'une beauté littéraire sans équivalent dans toute la littérature philosophique. La théorie des Idées – cette conviction que la réalité véritable est celle des formes intelligibles éternelles dont le monde sensible n'est qu'une copie imparfaite – est présentée non comme un système figé mais comme une réponse vivante aux apories de la pensée commune. Jerphagnon montre comment Platon lui-même, au fil de ses dialogues, a questionné et transformé ses propres thèses – le Platon du Parménide n'est plus tout à fait celui du Phédon ou de la République.

Aristote, le philosophe du possible

Aristote occupe une place à part dans les portraits de Jerphagnon : il incarne la figure du savant encyclopédique, l'esprit qui ne renonce à comprendre aucun aspect de la réalité. Logique, biologie, physique, éthique, politique, poétique – Aristote a tout abordé, et sur tout il a dit des choses qui restent pertinentes deux millénaires et demi plus tard. Jerphagnon souligne ce qui sépare Aristote de son maître Platon : là où Platon cherche à s'élever au-dessus du monde sensible pour contempler les formes intelligibles, Aristote plonge dans la réalité concrète avec une curiosité insatiable. L'être n'est pas ailleurs, dans un monde séparé ; il est ici, dans les choses particulières que l'on peut observer, classer et comprendre.

Marc Aurèle, l'empereur philosophe

L'un des portraits les plus émouvants est celui de Marc Aurèle – l'empereur romain qui régnait sur le plus grand empire du monde tout en continuant à rédiger ses Pensées stoïciennes dans sa tente de campagne militaire. Jerphagnon décrit avec finesse la tension fondamentale qui structure la vie de Marc Aurèle : entre ses devoirs d'empereur – guerroyer, administrer, réprimer – et ses convictions philosophiques – la vanité des choses humaines, l'équanimité devant la souffrance et la mort, la fraternité universelle de tous les hommes en tant qu'êtres de raison. Cette tension n'est jamais résolue ; elle est assumée avec une lucidité et une dignité qui font des Pensées l'un des textes les plus humainement touchants de toute la littérature antique.

Plotin et la mystique néoplatonicienne

Plotin est la grande passion philosophique de Jerphagnon, à qui il a consacré une partie importante de ses travaux académiques. Le portrait qu'il en trace dans ce livre est celui d'un mystique de l'intelligence – un homme dont la vie entière était une tentative d'union avec l'Un, le principe absolu d'où émerge toute réalité, à travers l'exercice de la pensée pure. La philosophie de Plotin, avec ses trois hypostases – l'Un, l'Intelligence, l'Âme – , peut sembler abstraite et éloignée des préoccupations contemporaines. Jerphagnon montre qu'elle répond à une question très concrète : comment est-il possible que quelque chose existe plutôt que rien ? Et comment l'âme humaine peut-elle retrouver son origine dans le principe absolu dont elle est issue ? Ces questions, qui débordent largement le cadre de la philosophie académique pour toucher à l'expérience mystique et religieuse, sont présentées par Jerphagnon avec une empathie et une profondeur qui témoignent de sa propre familiarité avec les dimensions spirituelles de la pensée.

Le style de Jerphagnon : l'érudition joyeuse

Ce qui fait l'inimitable qualité des Portraits de l'Antiquité – et de toute l'œuvre de Jerphagnon – c'est le style. Un style qui conjugue la précision philologique du spécialiste et la liberté de ton du conteur ; qui n'hésite pas à glisser une comparaison anachronique audacieuse pour faire comprendre une idée difficile ; qui utilise l'humour non pas pour désamorcer la profondeur mais pour la rendre accessible. Jerphagnon aimait ses personnages – on le sent à chaque page – , et cet amour transparaît dans la façon dont il les fait parler et agir, comme s'ils étaient des amis de longue date dont il partagerait les bizarreries et les grandeurs avec un lecteur bienveillant.

La pensée antique comme ressource vivante

Au-delà des portraits individuels, Portraits de l'Antiquité développe une thèse implicite sur la pertinence de la pensée antique pour l'homme contemporain. Jerphagnon ne pratique pas l'histoire des idées comme un exercice d'archéologie intellectuelle ; il croit que les Anciens ont des choses essentielles à nous apprendre sur la façon de vivre, de penser et de mourir. Cette conviction, qu'il partage avec les meilleurs humanistes de la tradition occidentale, repose sur l'idée que les questions fondamentales de l'existence humaine – comment bien vivre, comment faire face à la souffrance et à la mort, comment connaître ce qui est réellement vrai, comment se comporter envers les autres – sont les mêmes à toutes les époques, même si les contextes culturels et historiques varient.

Cette thèse a une dimension métapolitique implicite : elle affirme la continuité de la civilisation occidentale à travers le temps, le fait qu'un fil relie Socrate à nos contemporains, que l'héritage de la pensée grecque et romaine n'est pas un ornement culturel superflu mais une ressource vivante qui peut nourrir la réflexion et l'action. Dans un contexte intellectuel dominé par le présentisme – cette tendance à n'accorder de valeur qu'à ce qui est nouveau et à tenir le passé pour dépassé – , l'œuvre de Jerphagnon est une résistance salutaire : elle rappelle que la sagesse ne se mesure pas à l'ancienneté ni à la nouveauté, et que certains des esprits les plus féconds pour penser notre temps ont vécu il y a deux mille ans.

L'Antiquité et la métapolitique contemporaine

La pertinence de l'Antiquité pour la réflexion métapolitique est à la fois directe et profonde. Les grands penseurs antiques ont fondé les catégories fondamentales de la réflexion politique occidentale : le concept de vertu civique chez Aristote et Cicéron, la distinction entre les différents régimes politiques et leurs dégénérescences, la notion de bien commun comme finalité de la politique, l'idéal du philosophe-roi ou du moins du dirigeant éclairé par la philosophie – autant de thèmes que la pensée métapolitique contemporaine reprend, adapte et confronte aux réalités du monde actuel.

La figure de Julien l'Apostat, que Jerphagnon avait évoquée dans ses travaux précédents et qui transparaît en filigrane dans les Portraits, est particulièrement significative pour la métapolitique. Julien est le dernier représentant d'une tentative de résistance culturelle et spirituelle contre une idéologie dominante – le christianisme impérial – au nom d'une tradition millénaire qui allait être submergée et finalement réduite à un souvenir. Cette résistance, menée sur le terrain culturel, éducatif et intellectuel autant que politique, préfigure dans une certaine mesure les stratégies métapolitiques contemporaines qui cherchent à préserver ou à réactiver des héritages culturels menacés par les forces d'uniformisation.

Le stoïcisme de Marc Aurèle offre une autre ressource métapolitique : une éthique de la responsabilité qui ne s'effondre pas face à l'adversité, une discipline intérieure qui permet d'agir avec justice et mesure même dans les circonstances les plus défavorables. Dans un contexte politique souvent décourageant, où les forces du changement culturel profond semblent se heurter à des résistances considérables, la leçon stoïcienne de persévérance dans le devoir sans attendre une récompense immédiate garde toute sa pertinence.

Enfin, le néoplatonisme de Plotin, avec sa conviction que la réalité véritable est spirituelle et que le monde matériel n'en est qu'une expression dégradée, offre une perspective métaphysique alternative au matérialisme dominant qui réduit l'homme à ses déterminations biologiques et économiques. Sans nécessairement adhérer au système plotinien dans son intégralité, on peut y trouver une ressource pour penser la dimension irréductiblement spirituelle de l'existence humaine et la nécessité d'une culture qui cultive cette dimension plutôt que de l'étouffer sous les sollicitations du spectacle et de la consommation.

Portraits de l'Antiquité de Lucien Jerphagnon est un livre qui invite à une fréquentation joyeuse et sérieuse des grands esprits de l'Antiquité – non pas pour les vénérer de loin mais pour dialoguer avec eux, les questionner et se laisser questionner par eux. C'est le meilleur hommage que l'on puisse rendre à un penseur qui a consacré sa vie à maintenir vivante cette conversation millénaire entre les morts illustres et les vivants qui cherchent à comprendre le monde dans lequel ils sont jetés.

Julien l'Apostat et Augustin : deux visions de Rome

Parmi les figures les plus saisissantes des Portraits, la confrontation implicite entre Julien l'Apostat et Augustin d'Hippone est particulièrement révélatrice. Ces deux géants de l'Antiquité tardive incarnent deux réponses opposées à la même crise – l'effondrement progressif du monde romain traditionnel. Julien choisit la résistance : il tente de restaurer la religion et la philosophie hellénistiques contre la montée du christianisme, plaidant pour un retour aux sources de la civilisation gréco-romaine. Augustin, converti au christianisme après une jeunesse tourmentée, choisit d'intégrer la crise dans une nouvelle synthèse qui fait de la chute de Rome le moment d'une révélation plus haute.

Jerphagnon, qui a consacré des travaux importants aux deux personnages, ne choisit pas entre eux : il les comprend tous les deux de l'intérieur, avec une empathie qui lui permet de voir la grandeur de chacun sans minimiser leurs différences profondes. Cette capacité à habiter simultanément des visions du monde contradictoires est l'un des signes de la véritable maturité philosophique – et l'une des leçons les plus précieuses que ce livre transmet à ses lecteurs. Face aux crises contemporaines, la tentation est toujours de choisir un camp et de condamner l'autre ; Jerphagnon nous invite à la patience de comprendre avant de juger, à la générosité intellectuelle qui permet de trouver de la vérité même chez ceux dont on ne partage pas les conclusions.

En définitive, Portraits de l'Antiquité est bien plus qu'une introduction à la philosophie antique : c'est une méditation sur le sens de la tradition intellectuelle, sur la façon dont les grandes pensées traversent le temps et nous atteignent malgré les siècles, et sur la responsabilité de ceux qui les reçoivent de les transmettre à leur tour avec fidélité et créativité. Jerphagnon s'est acquitté de cette responsabilité avec un talent et une générosité exemplaires, et ce livre posthume en est le témoignage le plus émouvant.

L'art du portrait philosophique

Le genre du portrait philosophique, tel que Jerphagnon le pratique, a une longue histoire dans la littérature française, de Montaigne aux Caractères de La Bruyère. Ce qui distingue Jerphagnon dans cette tradition est la combinaison de la rigueur historique et de la liberté stylistique : il ne se permet aucune invention sur les faits, mais il anime ces faits avec une imagination et une sympathie qui en font une lecture vivante. Chaque portrait est le fruit de décennies de fréquentation des textes et des commentaires, d'un travail philologique patient qui nourrit une synthèse rendue avec la fluidité apparente de l'improvisation. C'est précisément cette alchimie entre le savoir et la liberté, entre l'exactitude et la générosité, qui fait de ce livre un cadeau pour ses lecteurs – initiés ou non – et une introduction idéale à la philosophie antique pour quiconque cherche à enrichir sa vie intellectuelle d'une fréquentation sérieuse mais joyeuse des grands esprits qui ont fondé notre civilisation.