A Droite

Ouvrage

Les Atomistes de l’Antiquité

Parmi les Anciens, Démocrite, Épicure et Lucrèce ont eu le génie de professer que l’univers entier est une sorte d’immense Lego ! Ils enseignèrent que l’être est un et, tout à la fois, sporadique ; que la naissance est composition et la mort désagrégation ; que de minuscules éléments de construction, lesquels, pris un à un, sont éternels et immodifiables, se combinent puis se dissocient au gré de leur agitation incessante dans le vide immense. Épicure et Lucrèce, son plus grand disciple romain, furent en outre deux maîtres de volupté : beaucoup plus que chez Démocrite, la philosophie des atomes a chez eux partie liée avec la poursuite du plaisir qu’ils identifient au bien souverain. À ce titre, ils sont résolument modernes. Comme ils le sont aussi quand ils annoncent que, dans un univers dont la Providence est exclue, dans ce Lego fait de corpuscules insensibles, chacun pourra mesurer le néant des fables qui agitent les mortels, l’absurdité des mythes relatifs aux châtiments infernaux et, ainsi, parvenir à l’idée qu’il est possible d’atteindre un bonheur intense, durable et parfait, dans les limites de la vie terrestre. Édition revue et corrigée 2013

Auteur

J
Jean Salem
Philosophe

Jean Salem est un écrivain et philosophe français, connu pour ses travaux sur la pensée critique et la littérature contemporaine. Il a également contribué à des réflexions sur la société moderne et la culture.

Positionnement

Jean Salem est un spécialiste universitaire de la philosophie antique matérialiste. Son travail est d'ordre méthodologique et académique, non partisan.

Contenu

Jean Salem (1952-2018) fut l'un des plus grands spécialistes français de la philosophie antique, et plus particulièrement de la tradition épicurienne et atomiste. Professeur à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne pendant de nombreuses années, il consacra l'essentiel de sa carrière à l'étude et à la diffusion des penseurs matérialistes de l'Antiquité – Démocrite, Épicure, Lucrèce – dont il défendit avec passion et érudition la modernité philosophique contre les interprétations réductrices ou les oublis injustes. Son œuvre académique comprend notamment L'atomisme antique (1997), des éditions commentées de Lucrèce et d'Épicure, ainsi que de nombreux articles et contributions à des dictionnaires de philosophie. Il fut aussi un intellectuel engagé, proche du Parti communiste français, et ne cacha jamais le lien qu'il voyait entre son engagement philosophique pour le matérialisme antique et ses convictions politiques contemporaines.

Salem se distinguait par une double qualité rare : une érudition philologique rigoureuse, nourrie par la maîtrise du grec et du latin anciens et une connaissance approfondie des sources primaires et secondaires, et une capacité pédagogique exceptionnelle à rendre accessibles des pensées difficiles sans les trahir ni les simplifier à l'excès. Ses cours et ses conférences attiraient des publics bien au-delà du cercle académique, et ses livres de vulgarisation savante – dont Les Atomistes de l'Antiquité est un exemple caractéristique – témoignent de sa conviction que la philosophie antique a quelque chose d'essentiel à dire aux hommes et aux femmes du XXIe siècle. Il voyait dans Épicure et Lucrèce non pas des curiosités historiques mais des contemporains à qui nous avons encore beaucoup à apprendre sur le bonheur, la mort, la nature et la politique.

Sa disparition en 2018 a été un deuil pour la communauté des philosophes et des historiens de la pensée antique. Il laisse une œuvre dense et stimulante, qui contribue à maintenir vivante la tradition matérialiste dans un paysage intellectuel français longtemps dominé par l'idéalisme et la phénoménologie. Salem aimait rappeler que l'atomisme antique était la première grande tentative de penser le monde sans dieu ni finalité transcendante – une tentative dont la pertinence ne fait que croître dans un monde scientifique qui donne raison, sur bien des points, aux intuitions des anciens atomistes.

À propos de ce livre

Les Atomistes de l'Antiquité, publié en 2013 aux éditions Flammarion dans la collection « Champs Classiques », est une synthèse accessible et rigoureuse consacrée aux trois grands représentants de la tradition atomiste dans l'Antiquité gréco-romaine : Démocrite d'Abdère (Ve-IVe siècle av. J.-C.), Épicure d'Athènes (341-270 av. J.-C.) et Lucrèce (Ier siècle av. J.-C.), auteur du grand poème philosophique De la Nature des choses. L'ouvrage s'adresse à la fois aux étudiants en philosophie et au lecteur cultivé non spécialiste qui souhaite comprendre l'une des traditions les plus originales et les plus fécondées de toute l'histoire de la pensée.

Salem explique avec enthousiasme dans sa préface que les atomistes ont eu « le génie de professer que l'univers entier est une sorte d'immense Lego » – une métaphore anachronique mais parlante pour désigner leur intuition fondamentale : le réel est composé d'éléments simples, indivisibles et imperceptibles (les atomes, du grec atomos, « insécable »), dont les combinations et recombinaisons infinies produisent la totalité des phénomènes observables. Cette hypothèse, formulée deux millénaires et demi avant la physique quantique, constitue l'une des intuitions les plus extraordinairement prémonitoires de toute l'histoire intellectuelle humaine.

Les trois grands atomistes

Démocrite d'Abdère : le fondateur

Démocrite (vers 460-370 av. J.-C.) est le véritable fondateur de la philosophie atomiste, même si la tradition attribue l'idée originelle à son maître Leucippe dont on sait très peu de chose. Né à Abdère en Thrace, Démocrite fut un voyageur infatigable et un philosophe encyclopédique qui écrivit, selon les sources anciennes, plus de soixante traités couvrant la physique, la cosmologie, la mathématique, la biologie, la linguistique, la musique et l'éthique – de cette œuvre immense, seuls des fragments nous sont parvenus, transmis par des auteurs ultérieurs qui le citaient souvent pour le réfuter. Salem consacre des pages remarquables à reconstituer la cohérence de la pensée démocritéenne à partir de ces fragments épars.

La thèse centrale de Démocrite est que la réalité est constituée uniquement d'atomes – particules matérielles indivisibles, éternelles, imperceptibles aux sens – et de vide. Il n'y a rien d'autre : pas de dieux créateurs, pas de finalité dans la nature, pas d'âme immortelle. Les atomes diffèrent entre eux par leur forme, leur taille et leur position ; leurs chocs et leurs associations produisent tous les phénomènes du monde sensible, y compris la vie, la pensée et les sensations. L'âme elle-même est composée d'atomes particulièrement fins et sphériques qui se dispersent à la mort, rendant celle-ci sans mystère et sans terreur : il n'y a rien à craindre de ce qui n'est que dispersion d'atomes. Cette libération de la peur de la mort par la physique matérialiste est déjà, chez Démocrite, un enjeu éthique fondamental.

Épicure d'Athènes : l'éthicien du bonheur

Épicure (341-270 av. J.-C.) reprend la physique atomiste de Démocrite mais la reformule et l'enrichit en fonction d'une priorité différente : pour lui, la philosophie a pour seule fin le bonheur humain – l'eudaimonia ou plus précisément l'ataraxie, la tranquillité de l'âme libre de toute perturbation. La physique n'est qu'un outil au service de cette éthique : si elle est nécessaire, c'est parce que les principales sources de malheur humain sont la peur des dieux (qui punissent les hommes) et la peur de la mort (qui les hante). La physique matérialiste dissipe ces peurs en montrant que les dieux n'interviennent pas dans les affaires humaines et que la mort n'est que la dissolution d'atomes – « quand la mort est là, je n'y suis plus ; quand j'y suis, la mort n'est pas là ».

Épicure introduit une modification cruciale à la physique démocritéenne : le clinamen, cette déviation spontanée et imprévisible des atomes dans leur chute, qui rompt le déterminisme absolu et ménage une place à la liberté. Sans le clinamen, les atomes tomberaient en ligne droite et parallèle, ne se rencontrant jamais pour former des corps – et le déterminisme serait absolu, rendant toute liberté illusoire. Le clinamen est donc à la fois une solution au problème physique de l'agrégation atomique et une garantie métaphysique de la liberté humaine. Lucrèce développera cette intuition dans De la Nature des choses, et Marx y consacrera sa thèse de doctorat.

Lucrèce : le poète de la matière

Titus Lucretius Carus (vers 98-55 av. J.-C.) est une figure fascinante et mystérieuse : on sait très peu de sa vie, et son œuvre unique – le poème philosophique en hexamètres latins De Rerum Natura (De la Nature des choses), en six livres – est à la fois le chef-d'œuvre de la poésie latine philosophique et la principale source pour la connaissance de la physique épicurienne. Salem montre avec finesse comment Lucrèce ne se contente pas de versifier une doctrine philosophique mais la transforme en la mettant en forme poétique : la beauté du poème, ses descriptions somptueuses de la nature, ses tirades contre la superstition et la peur de la mort, sa méditation sur le temps et la mort – tout cela constitue une expérience philosophique en acte plutôt qu'une simple exposition de thèses.

Le De Rerum Natura est structuré en six livres qui couvrent successivement : la théorie atomiste (livre I), la psychologie atomiste (livre II), les sensations et la pensée (livre III), la cosmologie (livre IV), les phénomènes célestes (livre V) et les phénomènes terrestres dont la célèbre conclusion sur la peste d'Athènes (livre VI). Salem souligne que cette structure n'est pas accidentelle : elle suit un mouvement qui va du plus fondamental (les atomes) au plus périphérique (les phénomènes météorologiques), tout en maintenant constamment le fil rouge éthique – la libération de l'homme des superstitions et des peurs inutiles.

La thèse centrale : le matérialisme comme libération

Ce qui unit les trois atomistes, selon Salem, est une conviction profonde et fondatrice : la connaissance de la nature matérielle du réel est une condition de la liberté et du bonheur humains. Tant que les hommes croient que des forces surnaturelles gouvernent leur destin, tant qu'ils redoutent les dieux et tremblent devant la mort, ils sont esclaves de leurs peurs et incapables de vivre pleinement. La philosophie atomiste est donc avant tout un projet de libération : libérer les hommes de la religion comme source de terreur, du destin comme fatalité absolue, de la mort comme menace permanente.

Réception et influence de l'atomisme antique

L'histoire de la réception de l'atomisme antique est l'une des plus fascinantes de toute l'histoire intellectuelle occidentale. Après une période d'éclipse presque totale au Moyen Âge – la pensée épicurienne était jugée immorale et dangereuse par les autorités chrétiennes, et les textes de Lucrèce furent copiés mais peu lus – l'atomisme fit un retour spectaculaire à la Renaissance avec la redécouverte des textes. La récupération en 1417 d'un manuscrit du De Rerum Natura par Poggio Bracciolini est considérée comme l'un des événements intellectuels majeurs de la Renaissance : le poème de Lucrèce circula rapidement parmi les humanistes et contribua à forger le naturalisme de la pensée renaissante.

Au XVIIe siècle, Gassendi reprit explicitement la physique atomiste d'Épicure pour la mettre au service d'une philosophie naturelle chrétienne, jouant un rôle décisif dans la transition vers la physique moderne. Newton, bien que profondément religieux, développa une conception corpusculaire de la matière qui doit beaucoup à la tradition atomiste. Boyle, Locke et de nombreux philosophes des Lumières se réclamèrent directement ou indirectement de la tradition épicurienne. Karl Marx, avant de devenir le théoricien du socialisme, écrivit sa thèse de doctorat (1841) sur la différence entre les philosophies de la nature chez Démocrite et Épicure – travail qui lui permit de formuler certaines des intuitions fondamentales de sa philosophie matérialiste.

Salem souligne dans son livre la profonde ironie historique de la victoire posthume des atomistes : la physique contemporaine, avec sa théorie des particules élémentaires, ses quarks et ses leptons, donne raison sur le fond à l'intuition que le réel est composé d'éléments simples dont les combinaisons produisent la totalité du monde observable. Les atomistes n'avaient évidemment pas les instruments conceptuels et expérimentaux qui auraient permis de formuler cette intuition avec la précision de la physique moderne ; mais ils avaient eu l'audace intellectuelle de poser la question dans les bons termes, deux millénaires et demi avant que la science puisse y répondre.

L'atomisme antique et la réflexion métapolitique

La pertinence de l'atomisme antique pour la réflexion métapolitique est moins immédiate que pour d'autres philosophies politiques, mais elle est réelle et profonde. Elle opère à plusieurs niveaux. D'abord, au niveau épistémologique : l'atomisme est le premier grand système philosophique explicitement matérialiste et anti-providentialiste de l'histoire occidentale. Il affirme que le monde est intelligible sans recours à une divinité transcendante ou à une finalité immanente, que les phénomènes naturels et sociaux ont des causes naturelles qui peuvent être connues et comprises par la raison humaine. Cette conviction est le fondement de toute réflexion sérieuse sur le politique : si l'on veut comprendre pourquoi les sociétés fonctionnent comme elles fonctionnent, il faut chercher des explications dans les causes naturelles et historiques, non dans des décrets divins ou des lois providentielles.

Ensuite, au niveau éthique : l'épicurisme propose une conception du bonheur qui est profondément anti-consumériste et anti-compétitive. Contre l'idée que le bonheur réside dans l'accumulation des richesses, la recherche des honneurs et la satisfaction des désirs illimités, Épicure défend une philosophie de la frugalité joyeuse, de la retraite dans un cercle d'amis choisis, de la cultivation du plaisir naturel et nécessaire contre les désirs vains que la société nous inocule. Cette philosophie du bonheur sobre et communautaire est une ressource précieuse pour toute critique de la civilisation consumériste – elle montre que le désir de « plus » n'est pas naturel mais culturellement construit, et que des formes alternatives de vie bonne sont non seulement possibles mais philosophiquement fondées.

Enfin, au niveau politique, le clinamen épicurien – cette déviation imprévisible qui brise le déterminisme absolu – est une métaphore philosophique puissante pour penser la liberté politique et la possibilité du changement. Si le destin des peuples était entièrement déterminé par des lois économiques ou historiques inéluctables – comme le croyaient certains marxistes mécanistes – , toute action politique serait vaine. Le clinamen rappelle qu'il y a toujours une marge d'imprévisible, une possibilité de rupture dans le cours des choses, qui laisse place à l'initiative humaine et à la création politique. Cette leçon d'ouverture contre le déterminisme est d'autant plus précieuse qu'elle vient d'une philosophie matérialiste rigoureuse, qui n'a pas besoin d'invoquer le miracle ou la Providence pour ménager une place à la liberté.

Les Atomistes de l'Antiquité de Jean Salem est un livre qui accomplit ce que la meilleure vulgarisation philosophique doit accomplir : rendre accessibles des pensées difficiles sans les appauvrir, montrer leur cohérence interne et leurs enjeux sans les réduire à des formules, et surtout faire sentir pourquoi ces pensées vieilles de vingt-cinq siècles méritent d'être encore lues, étudiées et discutées. C'est un hommage vivant et contagieux à des philosophes qui ont eu l'audace de penser le monde tel qu'il est, sans les consolations de la religion ni les illusions de la finalité.

L'héritage scientifique de l'atomisme

L'un des aspects les plus remarquables de l'atomisme antique que Salem met en lumière est son rapport précurseur à la science moderne. Lorsque John Dalton formulait sa théorie atomique au début du XIXe siècle, lorsque les physiciens des années 1900-1930 découvraient la structure de l'atome, développaient la mécanique quantique et identifiaient les particules élémentaires, ils donnaient une forme mathématique et expérimentale à une intuition que des philosophes grecs avaient eue deux millénaires et demi plus tôt avec les seuls instruments de la raison pure et de l'observation qualitative. Cette confirmation tardive est vertigineuse : elle montre que la pensée philosophique, lorsqu'elle est suffisamment audacieuse et rigoureuse, peut atteindre des vérités que l'expérimentation ne confirmera que des siècles ou des millénaires plus tard.

Salem insiste sur un point souvent négligé : les atomistes antiques n'étaient pas des « pré-scientifiques » dans le sens d'une science inachevée qui attendrait son accomplissement dans la physique moderne. Ils avaient une démarche propre, une épistémologie spécifique, des questions qui n'étaient pas exactement les mêmes que celles de la physique quantique. La convergence entre leurs conclusions et celles de la physique moderne est réelle mais partielle ; elle ne doit pas faire oublier ce qui distingue la philosophie naturelle antique de la science expérimentale moderne. L'intérêt des atomistes n'est pas de n'avoir été que des précurseurs, mais d'avoir développé une pensée cohérente et féconde sur la nature de la réalité, une pensée qui garde une pertinence propre indépendamment de ses relations avec la science ultérieure.

En ce sens, la lecture que propose Salem des atomistes antiques est exemplaire de ce que doit être l'histoire de la philosophie : non pas un musée de curiosités intellectuelles ou une généalogie linéaire du progrès de la raison, mais une confrontation avec des interlocuteurs vivants qui posent des questions que nous n'avons pas finies de résoudre. Lire Démocrite, Épicure et Lucrèce avec Salem, c'est comprendre que certaines des questions les plus fondamentales sur la nature du réel, sur le bonheur humain et sur la liberté ont été posées avec une lucidité extraordinaire il y a vingt-cinq siècles, et que nos réponses contemporaines gagnent toujours à se mesurer à la profondeur et à l'originalité de leurs formulations premières.