Ouvrage
Le monde comme volonté et comme représentation
Arthur Schopenhauer construisit dans ce monument théorique une métaphysique révolutionnaire où la volonté devient l'essence cachée de tout être, tandis que le monde phénoménal ne subsiste que comme voile d'illusion tissé par la perception. Publié en 1818, cet ouvrage inaugure un renversement du platonisme : l'apparence n'accède jamais à la réalité véritable, elle en demeure l'antithèse. Derrière le spectacle du monde spatial et temporel palpite une Volonté métaphysique, aveugle, irrationnelle, pulsant sans fin et sans direction, elle-même dépourvue de conscience. Cette Volonté constitue la chose-en-soi kantienne mais libérée du statut d'inconnaissable : Schopenhauer la saisit comme volonté de vivre, dynamique éternelle d'auto-conservation et de reproduction. Toute existence phénoménale devient manifestation de ce vouloir-vivre primordial, depuis les atomes minéraux jusqu'aux créatures conscientes. L'humanité s'enracine dans cette irrationalité fondamentale, contrairement au rationalisme cartésien. Schopenhauer déploie les conséquences existentielles : la volonté génère souffrance, frustration, conflit perpétuel, car elle demeure jamais satisfaite. Seules trois voies pallient cette condition : l'esthétique transcendante, l'ascétisme mystique ou la compassion métaphysique. Cette philosophie pessimiste inaugura l'influence nietzschéenne, freudienne et exprima une mélancolie profonde face à la condition humaine.
Auteur

Arthur Schopenhauer était un philosophe allemand du XIXe siècle, connu pour son pessimisme et ses idées sur la volonté humaine. Ses travaux ont influencé de nombreux penseurs, écrivains et artistes.
Catégories
Themes
Positionnement
Le système métaphysique de Schopenhauer – pessimisme, métaphysique de la volonté, influence des philosophies orientales – transcende les clivages politiques modernes et ne peut être rattaché à une idéologie partisane.
Contenu
Arthur Schopenhauer (1788–1860) est l'un des philosophes les plus originaux et les plus influents de toute l'histoire de la pensée occidentale, et pourtant l'un des plus mal intégrés dans la tradition académique dominante. Né à Dantzig (aujourd'hui Gdańsk, en Pologne) d'un père négociant et d'une mère romancière, il grandit dans un milieu bourgeois cultivé qui lui offre une éducation cosmopolite et plurilingue. Après la mort de son père, il étudie la philosophie à l'université de Göttingen puis à Berlin, où il suit les cours de Fichte avant de s'en détourner avec mépris. Sa thèse de doctorat, De la quadruple racine du principe de raison suffisante (1813), constitue déjà un programme philosophique cohérent qui annonce son œuvre maîtresse.
Sa relation à Kant est fondamentale : Schopenhauer se considère lui-même comme le vrai continuateur de la révolution copernicienne kantienne, le seul à en avoir tiré les conséquences ultimes. Mais il incorpore également, de façon inédite pour un philosophe occidental, les grandes philosophies de l'Inde – les Upanishads, le bouddhisme, la philosophie sankhya – dont il a découvert les traductions en lisant le Oupnek'hat de Anquetil-Duperron. Cette double filiation, kantienne et orientale, donne à sa pensée un caractère unique dans la tradition philosophique européenne.
Son œuvre maîtresse, publiée en décembre 1818 (avec la date 1819 sur la page de titre), passe presque inaperçue à sa sortie. Schopenhauer, qui avait osé organiser ses cours à l'Université de Berlin aux mêmes heures que Hegel – le philosophe dominant de l'époque – voit ses amphithéâtres se vider. Il quittera l'université et vivra pendant des décennies dans l'isolement et l'obscurité. Ce n'est qu'à la fin de sa vie, dans les années 1850, que la célébrité viendra enfin le trouver. Depuis, son œuvre a exercé une influence considérable sur Wagner, Nietzsche, Freud, Wittgenstein, Thomas Mann, Beckett et d'innombrables autres.
À propos de ce livre
Le Monde comme Volonté et comme Représentation (Die Welt als Wille und Vorstellung) est l'œuvre centrale de Schopenhauer, publiée en deux volumes – le premier en 1818/1819, le second (composé des compléments aux quatre livres du premier volume) en 1844. C'est l'une des rares œuvres philosophiques modernes à avoir une architecture aussi parfaitement achevée : quatre livres qui s'enchaînent selon une progression rigoureuse, passant du monde en tant que représentation cognitive au monde en tant que volonté métaphysique, puis de la connaissance esthétique à l'éthique et à la sotériologie.
La thèse fondamentale de l'ouvrage peut se résumer ainsi : le monde tel que nous le connaissons – les objets, les personnes, les événements – est une représentation que notre intellect construit selon ses propres formes (espace, temps, causalité). Mais derrière cette représentation, il y a une réalité en soi que Schopenhauer identifie avec ce qu'il nomme la Volonté (Wille) : un élan aveugle, inconscient, éternellement insatisfait, qui est l'essence de toutes choses. Nous en faisons l'expérience en nous-mêmes sous la forme de nos désirs, de notre instinct de survie, de notre pulsion sexuelle. Et cette Volonté unique et indivisible est la source de toute souffrance.
Résumé livre par livre
Livre I – Le monde comme représentation : première considération (théorie de la connaissance)
Schopenhauer ouvre son œuvre par la phrase devenue célèbre : « Le monde est ma représentation. » C'est le point de départ transcendantal, hérité de Kant : tout ce que nous connaissons, nous le connaissons en tant que représentation pour un sujet connaissant. Le monde de l'expérience ordinaire – les objets, les corps, les événements – n'existe que comme objet pour un sujet ; il n'a pas de réalité indépendante de l'acte de représentation qui le constitue.
Mais là où Kant s'arrête – affirmant l'existence d'une chose en soi inconnaissable – Schopenhauer fait un pas de plus. Il transforme la théorie kantienne de la connaissance en incorporant les résultats de Kant dans un cadre plus ambitieux. Les formes pures de la sensibilité (espace et temps) et les catégories de l'entendement (dont Schopenhauer réduit les douze kantiennes à une seule, la causalité) structurent notre représentation du monde. Mais elles ne constituent que le voile de Maïa – la grande illusion que les philosophies indiennes décrivent comme la surface chatoyante qui masque la réalité profonde.
Ce premier livre établit aussi la distinction fondamentale entre la représentation intuitive (la perception directe des objets dans l'espace et le temps) et la représentation abstraite (les concepts, le langage, la science). La science et la philosophie raisonnante ne peuvent saisir que des représentations abstraites – des concepts de concepts, des reflets de reflets. Seule l'intuition directe peut approcher quelque chose de l'essentiel.
Livre II – Le monde comme volonté : première considération (métaphysique de la nature)
Le saut philosophique décisif s'effectue dans le deuxième livre. Comment peut-on connaître la chose en soi – cette réalité qui se cache derrière le voile des représentations ? La réponse de Schopenhauer est géniale dans sa simplicité : par introspection. Car je suis moi-même à la fois sujet connaissant et objet dans le monde. Et lorsque je m'observe de l'intérieur – non pas comme un objet dans l'espace mais comme un être qui désire, qui veut, qui agit – je perçois directement quelque chose qui n'est pas une représentation : la Volonté.
Cette Volonté que je perçois en moi-même comme la source de mes désirs et de mes actions n'est pas unique à l'être humain. Schopenhauer affirme qu'elle est l'essence de toutes choses : dans la force qui maintient les planètes sur leurs orbites, dans la gravité qui attire les corps les uns vers les autres, dans l'instinct qui pousse les animaux à se reproduire et à fuir la mort, dans la croissance des plantes vers la lumière – partout, c'est la même Volonté aveugle et insatiable qui se manifeste sous des formes différentes.
La Volonté est essentiellement souffrance (Leiden) : elle est un vouloir sans objet final, une aspiration perpétuelle sans satisfaction durable. Quand un désir est satisfait, un autre naît aussitôt pour le remplacer. La vie est une oscillation entre le désir insatisfait (souffrance) et la satiété (ennui). Il n'existe pas de bonheur positif, seulement la cessation temporaire de la douleur.
Livre III – Le monde comme représentation : deuxième considération (esthétique)
Le troisième livre est l'un des plus beaux de toute la philosophie moderne : c'est une esthétique métaphysique d'une profondeur et d'une originalité rares. Schopenhauer y développe l'idée que l'art est la seule voie d'échappement temporaire à la tyrannie de la Volonté. Lorsque nous contemplons une œuvre d'art, nous cessons momentanément d'être des individus asservis à nos désirs : nous devenons des sujets de connaissance pure, étrangers à tout vouloir.
Cette expérience esthétique est possible parce que l'art ne représente pas les objets particuliers dans leur singularité contingente, mais leurs Idées platoniciennes – leurs essences éternelles et universelles. Le grand peintre ne peint pas tel arbre ou tel visage particulier, mais l'essence de l'arbre ou de la dignité humaine. Et dans cet acte de contemplation pure des Idées, l'individu s'oublie lui-même et goûte un avant-goût de la libération.
Au sommet de la hiérarchie des arts se trouve la musique, et c'est là que Schopenhauer fait sa contribution la plus originale à l'esthétique : contrairement aux autres arts, qui représentent les Idées (et donc les objectivations de la Volonté), la musique représente directement la Volonté elle-même. C'est pourquoi la musique nous touche si profondément et si universellement – elle ne parle pas à notre intellect mais à notre être le plus intime. Cette idée aura une influence décisive sur Richard Wagner, qui la mettra en pratique dans ses opéras et qui rencontrera Schopenhauer au moment où cette lecture transformait sa vision de l'art.
Livre IV – Le monde comme volonté : deuxième considération (éthique et ascèse)
Le quatrième livre est la culmination de l'édifice philosophique et sa partie la plus audacieuse. Schopenhauer y développe son éthique et sa sotériologie – sa doctrine du salut. Si la Volonté est la source de toute souffrance, la question centrale devient : comment peut-on se libérer de la Volonté ?
L'éthique de Schopenhauer est fondée sur la compassion (Mitleid – littéralement « souffrir avec »). La compassion est possible parce que la Volonté est une et indivisible : en profondeur, tous les êtres ne sont que des manifestations de la même Volonté. La souffrance d'autrui est ma souffrance, car ce « moi » et cet « autre » ne sont que des individuations illusoires de la même réalité. La morale des égoïstes – qui voient dans autrui un simple moyen au service de leurs fins – repose sur l'illusion du principe d'individuation (principium individuationis). La morale authentique est celle de la compassion, qui perce cette illusion.
Mais la compassion ne suffit pas à la libération complète. La voie suprême est l'ascèse – la négation de la Volonté de vivre (Verneinung des Willens zum Leben). Les grands saints, les mystiques chrétiens (Maître Eckhart, François d'Assise), les ascètes bouddhistes et hindous ont trouvé cette voie : en mortifiant les désirs, en reniant le corps, en surmontant l'instinct de survie et la pulsion sexuelle, ils ont réussi à éteindre en eux la flamme de la Volonté. Ce que les bouddhistes appellent le Nirvana – l'extinction – est l'idéal sotériologique de Schopenhauer.
L'appendice : critique de la philosophie kantienne
Le long appendice qui clôt le premier volume est une discussion serrée et souvent brillante de la philosophie kantienne. Schopenhauer y exprime une admiration profonde pour Kant – qu'il considère comme le plus grand philosophe depuis les Grecs – tout en identifiant les erreurs et les incohérences qu'il pense avoir surmontées dans son propre système. La principale critique porte sur la table des catégories kantienne : Schopenhauer estime que Kant a artificiellement multiplié les catégories, alors qu'une seule – la causalité – suffit à rendre compte de toutes les formes de l'entendement.
Influence et postérité
L'influence de Schopenhauer sur la culture occidentale est immense et souvent méconnue. Richard Wagner a lu Le Monde comme Volonté et comme Représentation en 1854 et a été bouleversé au point de réécrire le livret de Tristan et Isolde à la lumière de cette philosophie. Friedrich Nietzsche a commencé sa carrière comme schopenhauerien enthousiaste avant de se retourner contre lui – mais sa pensée entière est une réponse à Schopenhauer, une tentative de résoudre le problème du nihilisme que ce dernier avait posé. Freud doit à Schopenhauer l'idée d'un inconscient pulsionnel qui déborde l'intellect conscient. Wittgenstein cite Schopenhauer dans ses carnets de jeunesse. Thomas Mann l'a médité toute sa vie. Samuel Beckett a reconnu en lui un des pères de l'absurde.
En France, Schopenhauer a longtemps été éclipsé par Hegel, mais il connaît depuis quelques décennies un regain d'intérêt notable. Dans un contexte contemporain de crise du sens, de désenchantement des grandes idéologies et de montée du bouddhisme et des spiritualités orientales en Occident, sa philosophie de la souffrance, de la compassion et de la libération résonne avec une pertinence renouvelée.