A Droite

Ouvrage

La culture du narcissisme

Christopher Lasch analyse comment les transformations économiques et sociales du XXe siècle américain ont fait émerger une personnalité narcissique devenue dominante dans la culture. S’appuyant sur Freud et sur une grille de lecture en partie marxiste, Lasch décrit une société où l’autorité, les communautés traditionnelles et les liens familiaux se sont affaiblis, produisant des individus anxieux, obsédés par leur image, dépendants du regard des autres et incapables de se projeter dans l’histoire. Il critique autant la gauche progressiste – accusée d’avoir fragilisé la famille – que la droite libérale – qui aurait dissous les solidarités locales. Des phénomènes tels que le développement personnel, les nouveaux mouvements spirituels, l’évolution du sport ou le comportement des hommes politiques lui apparaissent comme les symptômes d’une même pathologie culturelle. L’ouvrage, polémique et incisif, est devenu une référence majeure de la critique sociale américaine.

Auteur

Christopher Lasch
Christopher Lasch
HistorienSociologue

Christopher Lasch était un historien et sociologue américain, connu pour ses critiques de la culture contemporaine et du consumérisme. Il a écrit plusieurs ouvrages influents sur la société américaine et la psychologie des individus.

Catégories

Positionnement

L’ouvrage propose une critique globale de la modernité qui traverse les clivages politiques classiques. Christopher Lasch mobilise des outils issus de la psychanalyse et du marxisme, tout en s’attaquant simultanément à la gauche progressiste (affaiblissement de la famille, culte de l’émancipation abstraite) et à la droite libérale (dissolution des communautés, marchandisation des rapports humains). Sa critique vise moins un camp idéologique qu’une dynamique culturelle profonde propre aux sociétés modernes, ce qui place clairement le livre dans un registre transversal plutôt que partisan.

Contenu

La Culture du narcissisme : La vie américaine à l’ère des attentes déclinantes est un ouvrage de non-fiction polémique publié en 1979 par l’historien et critique social américain Christopher Lasch. L’auteur y soutient que les transformations économiques qu’a connues l’Amérique à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle ont produit une culture dans laquelle la pathologie psychologique du narcissisme s’est normalisée. Il appuie sa thèse en analysant un large éventail de phénomènes culturels, artistiques et sociaux de l’Amérique du milieu du XXe siècle, allant de mouvements politiques – du féminisme au Weather Underground – aux mouvances New Age comme est ou le Rolfing.

Lasch puise son concept de narcissisme chez Sigmund Freud, qui décrivait le narcissique comme un être tourmenté, mû par une haine de soi refoulée. S’évadant dans la fantaisie d’un moi tout-puissant, le narcissique recherche l’approbation des autres pour valider cette illusion. Lasch repère ce processus psychique au cœur de ce qu’il considère comme les traits dominants de la culture populaire du XXe siècle : « la fascination pour la renommée et la célébrité, la peur de la compétition, l’incapacité à suspendre son incrédulité, la superficialité et le caractère transitoire des relations personnelles, l’horreur de la mort ».

Dans cette approche freudienne, Lasch mêle une analyse d’inspiration marxiste, en partant de l’idée que les conditions économiques façonnent les conditions sociales et culturelles. Étant donné les profondes transformations qu’a connues l’économie américaine depuis la fin du XIXe siècle, Lasch se demande : quelles transformations en ont découlé dans la culture américaine ? Selon lui, l’essor de la prospérité combiné à la raréfaction des emplois réellement significatifs a « dévalué la sagesse des âges et discrédité toutes les formes d’autorité (y compris l’autorité de l’expérience) ». Ce processus aurait, selon Lasch, un effet destructeur et dénaturant sur la formation psychologique des individus.

Bien qu’en partie marxiste dans sa démarche, l’analyse de Lasch n’est pas pour autant de gauche. Il reproche à la gauche progressiste d’avoir sapé les structures familiales traditionnelles, autre facteur selon lui de l’instabilité psychologique de la culture américaine. Il critique également la célébration de l’ultralibéralisme économique par la droite, au motif qu’il a contribué à déstabiliser ou détruire les communautés traditionnelles qui jouaient un rôle essentiel dans la formation du caractère individuel. La culture entrepreneuriale américaine, selon lui, favorise particulièrement le narcissisme : les entreprises « valorisent la manipulation des relations interpersonnelles, découragent la formation de liens personnels profonds et fournissent en même temps au narcissique l’approbation nécessaire à la validation de son estime de soi ».

Bien qu’il soit globalement favorable au mouvement féministe, Lasch s’en prend à l’idée, très répandue au milieu du siècle, selon laquelle les femmes devraient être libérées de la responsabilité de l’enfant. Il soutient que le retour massif des femmes au travail aurait engendré une génération d’enfants souffrant de troubles de l’attachement (que la psychiatrie dominante de l’époque associe au développement du narcissisme). Il critique aussi les méthodes des militantes féministes contemporaines, considérant que « le ressentiment des hommes envers les femmes – alors que les hommes détiennent encore l’essentiel du pouvoir et de la richesse, tout en se sentant menacés de toutes parts, intimidés, émasculés – apparaît profondément irrationnel, et qu’il ne sera donc probablement pas apaisé par des changements tactiques destinés à rassurer les hommes sur le fait que les femmes libérées ne menacent personne ».

Certaines des attaques les plus sévères de Lasch visent la politique du XXe siècle. Il dépeint les hommes politiques contemporains comme des poseurs vains et creux, obsédés par la préservation d’une image de pouvoir et de compétence, quitte à sacrifier la réalité de ces qualités. Il accuse le président Nixon d’avoir consacré « la majeure partie de sa carrière à l’art d’impressionner un public invisible par ses talents de dirigeant ». Toutefois, Lasch estime que les électeurs sont aussi coupables que les politiciens : il suggère que le cycle politique est alimenté par des électeurs narcissiques, avides de s’identifier à une figure aussi parfaite qu’ils s’imaginent eux-mêmes l’être, puis retombant dans la fureur lorsque cette figure les déçoit.

En parallèle de ces tendances sociales et politiques générales, Lasch examine des domaines précis de la culture américaine afin d’illustrer sa théorie et de suivre les effets du problème qu’il diagnostique. Dans un chapitre intitulé « La dégradation du sport », il affirme que les sportifs sont devenus des « artistes de spectacle » ne recherchant rien de plus noble qu’une rémunération financière, travaillant en équipe non dans un esprit de camaraderie mais dans une logique de « coopération antagoniste ». L’une de ses analyses les plus célèbres vise la mode du développement personnel, qu’il décrit comme une « recherche d’avantages compétitifs par la manipulation émotionnelle ». Plus largement, il voit dans les diverses pratiques visant à promouvoir la « croissance personnelle » – des méthodes d’auto-amélioration aux mouvements spirituels – l’expression d’une dévotion narcissique au moi.

Tout au long de l’ouvrage, Lasch adopte un style mordant et polémique qui lui a valu d’être souvent accusé d’hyperbole, notamment lorsqu’il écrit que « la vie carcérale d’autrefois nous apparaît aujourd’hui comme une libération en soi ». Mais ces comparaisons provocatrices entre passé et présent ont aussi pour but de souligner un argument essentiel : l’homme moderne, narcissique, n’a aucun sens de l’histoire.

Véritable succès de librairie à sa sortie, La Culture du narcissisme a remporté le National Book Award en 1980 et est devenu une référence majeure de la critique culturelle américaine.