Ouvrage
Napoléon
Jean Bordonove est un écrivain et biographe français connu pour ses ouvrages historiques accessibles et bien documentés. Dans ses travaux consacrés à Napoléon, il propose un portrait clair, vivant et dépouillé d’emphase, où l’empereur apparaît avant tout comme un homme politique et un chef militaire façonné par les circonstances exceptionnelles de son époque. Bordonove met l’accent sur la logique interne de l’ascension napoléonienne, la cohérence de ses réformes, la dynamique de ses campagnes et la dimension profondément européenne de son action, tout en évitant les excès hagiographiques ou les condamnations systématiques. Son approche, à la fois narrative et rigoureuse, en fait une porte d’entrée solide pour comprendre Napoléon sans être submergé par l’érudition ou les polémiques.
Auteur
Georges Bordonove est un écrivain français né en 1920, connu pour ses romans historiques et ses essais. Il a également été un scénariste et un journaliste influent.
Catégories
Positionnement
Georges Bordonove est un historien de vulgarisation spécialisé dans les grandes figures nationales françaises. Son approche, érudite et relativement équilibrée, privilégie l'histoire événementielle et les héros nationaux.
Contenu
Georges Bordonove (1920-2007) est l'un des historiens français les plus prolifiques et les plus lus du XXe siècle. Spécialiste de l'histoire de France, il a consacré l'essentiel de sa carrière à rendre accessible au grand public les grandes figures et les grandes périodes de l'histoire nationale française. Son œuvre comprend des biographies de nombreux rois de France (Louis IX, Philippe le Bel, Henri IV, Louis XIV), des ouvrages sur les croisades, les Templiers, et bien sûr plusieurs études sur Napoléon Bonaparte. Membre de plusieurs sociétés historiques, Bordonove était un historien de vulgarisation au sens noble du terme – rigoureux dans son rapport aux sources, mais soucieux avant tout de faire vivre l'histoire pour un public non spécialiste.
Napoléon Bonaparte (1769-1821) est sans doute la figure historique française qui a suscité le plus de biographies, d'études et de controverses. Né en Corse quelques mois après le rattachement de l'île à la France, issu d'une famille de petite noblesse, il s'est hissé par le seul mérite militaire et politique au rang de Premier Consul puis d'Empereur des Français, avant de dominer l'Europe entière pendant une décennie. Sa carrière fulgurante, ses victoires éclatantes, ses réformes durables et sa chute dramatique en ont fait l'une des personnalités les plus fascinantes de l'histoire mondiale – un objet de vénération pour les uns, de réprobation pour les autres, d'étude fascinée pour presque tous.
La biographie de Bordonove, publiée initialement en 1998 aux éditions Pygmalion, est l'une des plus appréciées parmi les nombreuses biographies napoléoniennes destinées au grand public. Elle se distingue par sa clarté narrative, son équilibre entre récit militaire et analyse politique, et sa capacité à restituer la complexité d'un personnage que les interprétations passionnées ont souvent réduit à une caricature – héros ou tyran, génie ou criminel de guerre.
À propos de ce livre
La biographie de Bordonove s'inscrit dans la tradition de l'histoire narrative française, qui privilégie la clarté du récit, la galerie des personnages et le sens du drame sur la technicité de l'analyse historienne. Ce parti pris narratif est à la fois la force et la limite de l'ouvrage : il le rend accessible et plaisant à lire, mais il laisse parfois dans l'ombre les dimensions structurelles et sociales de l'époque napoléonienne au profit du récit des décisions et des campagnes de l'Empereur.
Bordonove adopte une posture globalement admirative envers Napoléon, tout en reconnaissant ses erreurs et ses crimes – notamment la reprise de l'esclavage dans les colonies en 1802 et les guerres qui ont coûté la vie à plusieurs millions d'hommes. Cette admiration mesurée est représentative d'un certain courant historiographique français qui voit en Napoléon avant tout le législateur et le bâtisseur d'institutions plutôt que le conquérant brutal.
Structure de l'ouvrage
La biographie suit un plan chronologique classique, depuis la naissance de Napoléon en Corse en 1769 jusqu'à sa mort à Sainte-Hélène en 1821. Elle s'organise en grandes périodes : l'enfance et la formation militaire, la Révolution et les premières campagnes, le Consulat et la réorganisation de la France, l'Empire et les grandes victoires (Austerlitz, Iéna, Wagram), le tournant de 1812 et la campagne de Russie, les défaites et les abdications (1814 et 1815), et enfin l'exil et la mort. Chaque période est traitée avec une attention particulière aux décisions clefs de Napoléon et aux circonstances qui les ont déterminées.
Résumé des grandes périodes
La formation d'un génie militaire (1769-1796)
Bordonove retrace avec précision les années de formation de Napoléon : son enfance corse marquée par le sentiment d'appartenir à une île conquise, ses études militaires à Brienne et à l'École militaire de Paris où il se distingue par son intelligence et son acharnement au travail mais souffre de sa pauvreté et de son accent étranger, ses premières lectures de Rousseau, Plutarque et les historiens grecs et romains qui nourrissent son ambition et lui fournissent des modèles. La Révolution française est pour le jeune officier corse une opportunité extraordinaire : elle ouvre les carrières aux talents indépendamment de la noblesse de naissance, et la France en guerre a besoin d'officiers compétents.
La campagne d'Italie de 1796-1797 est la révélation du génie militaire de Napoléon. En quelques mois, le jeune général de 26 ans bat plusieurs armées autrichiennes, transforme la péninsule italienne, impose sa paix et rentre en France couvert de gloire. Bordonove décrit avec enthousiasme cette première campagne comme une démonstration des qualités qui feront la supériorité de Napoléon : rapidité de décision, sens du terrain, capacité à concentrer ses forces au bon endroit au bon moment, et art de galvaniser ses troupes par sa présence et sa personnalité.
Le Consulat : réorganiser la France (1799-1804)
La période du Consulat (1799-1804) est, selon Bordonove comme selon de nombreux historiens, la période la plus créatrice et la plus durable de l'œuvre napoléonienne. C'est durant ces cinq années que Napoléon donne à la France son architecture institutionnelle moderne : le Code civil (1804) qui unifie le droit privé et reste en vigueur dans ses grandes lignes jusqu'à aujourd'hui, le Concordat avec le Vatican (1801) qui règle les relations entre l'État et l'Église catholique, la création des préfets et des lycées, la refondation de la Banque de France et du système fiscal, la réorganisation de l'administration centrale.
Ces réformes ont une portée qui dépasse de loin le contexte de l'époque : le Code civil napoléonien a été adopté par de nombreux pays européens et constitue encore aujourd'hui la base du droit civil dans une grande partie du monde. La création du réseau préfectoral a fondé l'architecture administrative de la France moderne. Ces réalisations expliquent que, malgré les guerres et leurs souffrances, Napoléon reste une figure largement positive dans la mémoire nationale française.
L'Empire et les grandes victoires (1804-1812)
La période impériale est celle des grandes batailles que Bordonove décrit avec un souffle narratif remarquable : Austerlitz (1805), Iéna (1806), Wagram (1809) sont autant de chefs-d'œuvre militaires qui établissent la domination française sur la quasi-totalité de l'Europe continentale. Le blocus continental contre l'Angleterre, les guerres d'Espagne et de Portugal, le mariage avec Marie-Louise d'Autriche après le divorce d'avec Joséphine – autant d'épisodes que Bordonove raconte avec précision et vivacité.
Il ne cache pas les faces sombres de cette période : la censure croissante, l'autoritarisme du régime, les levées massives de soldats qui épuisent la population française, et surtout le rétablissement de l'esclavage dans les colonies en 1802 et la répression brutale des révoltes en Saint-Domingue (future Haïti) – une décision que l'historiographie contemporaine considère comme l'une des plus graves de Napoléon et qui a des conséquences jusqu'à nos jours.
La chute : la campagne de Russie et les défaites (1812-1815)
La campagne de Russie de 1812 est le tournant fatal. Bordonove analyse avec précision les erreurs de Napoléon : la sous-estimation de la résistance russe, l'illusion de forcer une décision rapide, l'incapacité à s'adapter à la guerre de mouvement et à la stratégie de la terre brûlée pratiquée par Koutouzov. La Grande Armée entre à Moscou en septembre 1812 pour trouver la ville abandonnée et en flammes ; elle en repart en octobre dans la débâcle, décimée par le froid, la faim et les attaques cosaques. Sur 600 000 hommes partis, moins de 100 000 traversent la Bérézina.
Les deux abdications (1814 et 1815) et les Cent-Jours sont le dernier acte d'un drame extraordinaire. Bordonove rend justice à l'énergie surhumaine que Napoléon déploie pour se battre jusqu'au bout, malgré les trahisons, l'épuisement de la France et la coalition de toute l'Europe contre lui. Waterloo (18 juin 1815) scelle définitivement son sort.
Sainte-Hélène et le mythe napoléonien
Les six années de captivité à Sainte-Hélène (1815-1821) sont l'une des périodes les plus fascinantes de la vie de Napoléon, que Bordonove traite avec beaucoup de soin. Livré à lui-même sur ce rocher perdu de l'Atlantique Sud, sous la surveillance tatillonne du gouverneur Hudson Lowe, Napoléon occupe ses journées à dicter ses Mémoires – le Mémorial de Sainte-Hélène (Las Cases, 1823) – dans lesquels il construit délibérément sa légende et réinterprète sa vie selon une narration héroïque et libérale. Il se présente comme le champion de la Révolution et de la liberté des peuples, comme la victime des monarchies réactionnaires coalisées contre lui, comme le père de l'Europe moderne.
Cette construction mythologique posthume a été extraordinairement efficace : elle a nourri le romantisme et le bonapartisme pendant tout le XIXe siècle, influencé des générations de nationalistes et de réformateurs, et contribué au retour des cendres de Napoléon aux Invalides en 1840 – devant des foules enthousiastes, sous un régime (la monarchie de Juillet) qui avait pourtant tout intérêt à entretenir ce mythe pour sa propre légitimité.
Napoléon dans le débat historique et métapolitique
La question napoléonienne reste l'une des plus controversées de l'histoire française. Le bicentenaire de la mort de Napoléon (2021) a suscité des débats vigoureux en France sur son héritage : doit-on célébrer le législateur et le bâtisseur d'institutions, ou condamner le conquérant et l'esclavagiste ? Ces débats reflètent des clivages profonds dans la manière dont la France se rapporte à son passé et à son identité nationale.
Dans la perspective de la métapolitique, la figure de Napoléon est d'un intérêt particulier. Elle concentre plusieurs des questions fondamentales de la philosophie politique : le rapport entre génie individuel et forces historiques, entre légitimité et efficacité, entre l'ordre et la liberté, entre la nation et l'universel. Napoléon est à la fois le fils de la Révolution (qui a promis l'égalité et la liberté) et son fossoyeur (qui a restauré la hiérarchie et la guerre). Il est à la fois le défenseur des peuples contre les vieilles monarchies et le conquérant qui leur impose sa loi par les armes.
Cette ambivalence fondamentale explique que Napoléon ait été revendiqué par des traditions politiques très différentes : les républicains qui voient en lui le continuateur de la Révolution, les conservateurs qui voient en lui le restaurateur de l'ordre et des hiérarchies, les nationalistes qui voient en lui l'incarnation de la grandeur française. Chaque époque réinvente son Napoléon à l'image de ses préoccupations et de ses angoisses.
Réception de l'ouvrage et place dans l'historiographie napoléonienne
La biographie de Bordonove a été bien accueillie à sa sortie et a connu plusieurs réimpressions. Elle occupe une place particulière dans l'historiographie napoléonienne : entre les grandes biographies académiques (Tulard, Lentz, Schom) qui s'adressent aux spécialistes, et les ouvrages populaires qui sacrifient la rigueur à l'enthousiasme, Bordonove propose une synthèse équilibrée qui reste accessible tout en respectant les faits.
Pour approfondir, on pourra lire Napoléon de Jean Tulard (Fayard, 1977), la biographie de référence en français, ou le récent Napoléon le Grand d'Andrew Roberts (Calmann-Lévy, 2014), biographie anglaise admirative mais rigoureuse. Pour le regard critique, Le Crime de Napoléon de Claude Ribbe (Privé, 2005) est indispensable sur la question de l'esclavage.
En définitive, la biographie de Bordonove remplit parfaitement sa fonction : initier le lecteur non spécialiste à la vie extraordinaire de Napoléon Bonaparte, lui donner les clefs pour comprendre l'œuvre législative durable et le mythe fascinant qu'il a construit, et lui ouvrir l'appétit pour approfondir sa connaissance d'une période qui reste l'une des plus riches et des plus débattues de l'histoire française et européenne.
Le legs napoléonien
Deux siècles après sa mort, le legs de Napoléon reste ambivalent et disputé. Sur le plan institutionnel, ses réformes ont durablement façonné la France et de nombreux pays qui ont adopté le Code civil : l'égalité civile, la laïcité de l'État, l'uniformité du droit, l'organisation administrative préfectorale. Ces réalisations sont incontestables et leur pérennité témoigne de leur solidité.
Sur le plan humain et moral, le bilan est lourd : les guerres napoléoniennes ont fait entre trois et six millions de morts en Europe, le rétablissement de l'esclavage en 1802 est une tache indélébile, et les méthodes autoritaires du régime impérial ont étouffé les libertés politiques que la Révolution avait proclamées. La question est de savoir si ces coûts étaient nécessaires, s'ils étaient évitables, et comment les peser contre les réalisations durables.
C'est cette question complexe et sans réponse définitive que la biographie de Bordonove invite à explorer, avec le souci constant de restituer la complexité d'un homme qui fut à la fois l'un des plus grands génies politiques et militaires de l'histoire et l'un des responsables des plus grandes catastrophes humaines de son siècle. Comprendre Napoléon, c'est comprendre quelque chose d'essentiel sur la politique, le pouvoir et la grandeur humaine dans ce qu'elle a de plus fascinant et de plus ambigu.
Napoléon vu par ses contemporains et ses adversaires
Bordonove consacre également quelques pages éclairantes aux portraits de Napoléon par ses contemporains – alliés, adversaires et observateurs. Goethe, qui le rencontra à Erfurt en 1808, fut saisi par son regard et sa présence : « Voilà un homme ! » Hegel, qui le vit passer à cheval devant ses fenêtres après Iéna, y vit « l'âme du monde à cheval ». Wellington, qui le battit à Waterloo, déclara qu'il était « le plus grand général qui ait jamais vécu, sans aucune exception ». Metternich, qui négocia avec lui pendant des années, admirait son intelligence tout en redoutant son manque de mesure.
Ces témoignages convergent pour décrire une personnalité hors du commun – une énergie, une intelligence, une capacité de travail et une volonté que peu d'hommes dans l'histoire ont égalées. Mais ils convergent aussi pour souligner le défaut fondamental qui fut sa perte : l'incapacité à se fixer une limite, à reconnaître qu'une Europe pacifiée sous hégémonie française était un objectif atteignable là où la domination universelle était une chimère. C'est dans cette démesure – ce que les Grecs appelaient l'hybris – que réside la clef de la tragédie napoléonienne, et c'est ce que Bordonove cherche à faire comprendre à travers son récit biographique.
La biographie de Napoléon par Georges Bordonove (Pygmalion, 1998) reste aujourd'hui une introduction excellente et équilibrée à la vie et à l'œuvre de l'Empereur des Français, indispensable à quiconque souhaite comprendre cette période fascinante et décisive de l'histoire européenne.
Napoléon et la question de la grandeur politique
La figure de Napoléon pose de manière aiguë la question de la grandeur politique et de ses rapports avec la vertu morale. Peut-on être grand au sens politique tout en étant défaillant au sens moral ? Les partisans de Napoléon répondront que sa grandeur est réelle et indéniable – ses réformes, son génie militaire, sa capacité à redonner à la France une place centrale dans l'histoire – et que les crimes de son règne, réels mais pas plus nombreux que ceux d'autres dirigeants de son époque, ne doivent pas éclipser ce legs positif. Ses adversaires répondront que la grandeur bâtie sur des millions de morts et sur le rétablissement de l'esclavage est une grandeur empoisonnée qui ne mérite pas l'admiration qu'on lui porte.
Cette tension ne sera jamais définitivement résolue, et c'est peut-être pour cela que Napoléon continue de fasciner deux siècles après sa mort. Il est le miroir dans lequel chaque époque projette ses interrogations sur le pouvoir, la légitimité, la gloire et le prix que les hommes sont prêts à payer – et à faire payer aux autres – pour laisser une trace dans l'histoire. La biographie de Bordonove, équilibrée et accessible, est un excellent point de départ pour cette réflexion inépuisable.