Ouvrage
La révolte des élites et la trahison de la démocratie
Christopher Lasch montre ici comment des élites hédonistes assoient leur pouvoir sur un culte de la marge et sur un fantasme de l'émancipation permanente. Alors qu'elles sont responsables des normes imposées à la société, leurs comportements consistent à feindre d'être hors norme. Cette dialectique mensongère de la norme et de la marge, remarquablement démontée dans ces pages, est celle de notre temps. Voici un livre qui devrait faire réfléchir tous ceux qui s'inquiètent de l'évolution d'un espace public et médiatique où les élites émancipées se mettent le plus souvent du côté de la transgression en imaginant un ordre moral, un éternel retour de la censure qui ne sont que la contrepartie de leurs transgressions imaginaires. Le testament d'un grand intellectuel anticonformiste, politiquement très incorrect, inclassable et dérangeant.
Auteur

Christopher Lasch était un historien et sociologue américain, connu pour ses critiques de la culture contemporaine et du consumérisme. Il a écrit plusieurs ouvrages influents sur la société américaine et la psychologie des individus.
Catégories
Positionnement
Christopher Lasch, intellectuel américain critique de l'élitisme libéral progressiste, défend les valeurs démocratiques authentiquement populaires contre la trahison des élites, depuis une perspective de gauche populiste radicale.
Contenu
Christopher Lasch (1932–1994) est l'un des penseurs politiques et sociaux les plus originaux et les plus inclassables de l'Amérique du XXe siècle. Historien de formation, professeur à l'université de Rochester, il a développé au fil de son œuvre une critique à la fois du libéralisme et du conservatisme, du capitalisme et de certaines formes de féminisme, du progressisme bourgeois et du populisme réactionnaire. Ses analyses sur la culture du narcissisme, la famille, la religion et la démocratie l'ont placé à un carrefour intellectuel rare, où convergent des traditions aussi différentes que le socialisme populaire américain, le républicanisme civique et le conservatisme culturel.
L'itinéraire de Lasch est celui d'un marxiste qui a progressivement pris ses distances avec la gauche culturelle pour défendre les valeurs et les modes de vie des classes populaires américaines contre ce qu'il percevait comme le mépris et la condescendance des élites libérales. Ce parcours lui a valu d'être revendiqué par des lecteurs très différents – de la gauche radicale au conservatisme social – ce qui témoigne de la force et de l'originalité d'une pensée qui refuse de se laisser enfermer dans les catégories habituelles.
Ses œuvres majeures – Haven in a Heartless World (1977), The Culture of Narcissism (1979), The True and Only Heaven (1991) – ont posé les bases d'une réflexion sur le déclin de la culture démocratique américaine. La révolte des élites, publié à titre posthume en 1995 et traduit en français en 1996 (réédité en 2007), est son dernier testament intellectuel.
À propos de ce livre
La révolte des élites et la trahison de la démocratie est publié à titre posthume en 1995, Lasch étant décédé d'un cancer en 1994. Le titre est une référence directe à La révolte des masses d'Ortega y Gasset (1930) : là où le philosophe espagnol craignait la montée politique des masses incultes et irrationnelles, Lasch retourne l'argument en montrant que le véritable danger pour la démocratie vient désormais des élites qui ont abandonné leurs responsabilités envers le reste de la société.
Le livre est une collection d'essais interconnectés qui développent une critique cohérente et provocatrice des nouvelles élites américaines – économiques, culturelles et médiatiques – qui ont profité de la mondialisation pour se détacher des communautés locales et des classes populaires dont elles sont supposées assurer le leadership moral et politique.
La thèse centrale : la sécession des élites
La thèse centrale de Lasch est que les élites contemporaines ont accompli une "sécession" symbolique et réelle de la société dans son ensemble. Cette sécession est à la fois économique – les riches vivent dans des enclaves protégées, envoient leurs enfants dans des écoles privées, n'utilisent pas les services publics – et culturelle : les élites ont développé un mode de vie, des valeurs et un langage qui les isolent des classes populaires et les rendent incapables de comprendre ou de représenter leurs intérêts et leurs aspirations.
Cette sécession des élites est pour Lasch beaucoup plus dangereuse pour la démocratie que la "révolte des masses" crainte par les penseurs conservateurs. Car les élites, en se retirant du monde commun, abandonnent les institutions démocratiques – les écoles publiques, les espaces publics, les médias généralistes – à leur dégradation. Elles n'ont plus d'intérêt à maintenir des institutions qui ne les servent plus directement.
Le culte de la mobilité et la destruction des liens
L'un des arguments les plus puissants du livre porte sur l'idéologie de la mobilité. Les élites libérales ont fait de la mobilité – géographique, sociale, professionnelle – une valeur cardinale, voire un indicateur de vertu et de réussite personnelle. Cette idéologie de la mobilité est présentée comme émancipatrice : elle permettrait à chacun de s'affranchir des contraintes de l'origine, du lieu, de la tradition.
Mais Lasch montre que cette idéologie a des coûts considérables pour les communautés et pour la démocratie. Les individus mobiles sont des individus déracinés, qui n'investissent pas dans leur communauté locale parce qu'ils savent qu'ils la quitteront bientôt. Ils n'ont pas de loyauté envers des lieux, des traditions ou des institutions spécifiques. Cette désinhibition des liens locaux – présentée comme une libération – est en réalité une forme d'appauvrissement moral et civique qui rend impossible le développement des vertus démocratiques.
La défense du populisme et des classes populaires
Lasch prend la défense des classes populaires américaines – ouvriers, employés, petits entrepreneurs, agriculteurs – contre le mépris des élites libérales qui les présentent comme ignorantes, superstitieuses, racistes et incapables de penser par elles-mêmes. Ce mépris, qui se manifeste notamment dans l'hostilité des élites envers les valeurs religieuses, familiales et nationalistes des classes populaires, est pour Lasch une trahison des idéaux démocratiques.
Les classes populaires américaines, selon Lasch, ont développé une culture morale et politique qui mérite le respect et non le condescendant : une éthique du travail, un sens de la responsabilité personnelle, un attachement aux communautés locales, une méfiance envers les experts et les technocrates qui prétendent savoir mieux qu'elles ce qui est bon pour elles. Ces valeurs ne sont pas des "arriérations" dont il faudrait les libérer : ce sont des ressources morales précieuses pour la démocratie.
Portée métapolitique : la démocratie menacée par en haut
La portée politique du livre de Lasch est considérable et s'est révélée prophétique. Publié en 1995, avant l'explosion d'internet et la grande accélération de la mondialisation, il anticipait avec une précision saisissante des tendances qui allaient s'amplifier dramatiquement dans les décennies suivantes : la globalisation des élites, le creusement des inégalités, la montée du ressentiment populaire contre les "gagnants de la mondialisation" et, en fin de compte, l'émergence des populismes de droite qui ont secoué les démocraties occidentales dans les années 2010.
La lecture de Lasch est ainsi indispensable pour comprendre les crises politiques contemporaines – Brexit, élection de Trump, montée des partis populistes en Europe – non pas comme des accidents ou des manipulations, mais comme les effets prévisibles d'une dérive des élites qui ont abandonné leurs responsabilités envers la démocratie et les classes populaires.
Réception et influence
La réception de La révolte des élites a été importante et durable. Le livre a influencé des penseurs aussi différents que Michael Sandel (dont La tyrannie du mérite prolonge certaines intuitions de Lasch), Patrick Deneen, Jean-Claude Michéa en France, et de nombreux commentateurs politiques qui ont utilisé le cadre analytique de Lasch pour interpréter les crises politiques des années 2010. En France, Michéa est peut-être celui qui a le mieux assimilé et prolongé la pensée de Lasch dans le contexte français.
Conclusion
La révolte des élites de Christopher Lasch est un livre dont l'actualité ne s'est pas démentie depuis sa publication. Trente ans après, ses analyses sur la sécession des élites, le mépris des classes populaires, la destruction des liens communautaires par la mobilité et la dégradation des institutions démocratiques résonnent avec une force accrue. C'est un livre indispensable pour quiconque veut comprendre les crises politiques contemporaines et réfléchir sérieusement aux conditions d'une démocratie authentique, fondée non pas sur des droits abstraits mais sur une culture civique et morale partagée.
La critique du progressisme libéral
L'une des dimensions les plus originales et les plus provocatrices de la pensée de Lasch est sa critique du progressisme libéral – cette idéologie qui a longtemps dominé la gauche américaine et qui prétend défendre les intérêts des classes populaires tout en leur imposant des valeurs et des modes de vie qui leur sont étrangers. Lasch montre que ce progressisme libéral est en réalité l'idéologie des nouvelles classes moyennes supérieures – diplômées, mobiles, cosmopolites – qui ont réussi à présenter leurs préférences culturelles particulières comme des valeurs universelles d'émancipation.
Cette critique du progressisme libéral se manifeste notamment dans sa relation aux classes populaires religieuses. Les élites libérales méprisent profondément les convictions religieuses des classes populaires – christianisme évangélique, catholicisme populaire – qu'elles perçoivent comme de l'obscurantisme et de l'arriération. Ce mépris est pour Lasch une forme de condescendance de classe qui trahit les idéaux démocratiques : une démocratie authentique doit respecter les croyances et les valeurs de tous ses membres, y compris ceux qui ne partagent pas la vision du monde laïque et individualiste des élites.
Le rôle de la religion et des traditions dans la démocratie
Contrairement à beaucoup d'intellectuels de gauche, Lasch prend très au sérieux le rôle de la religion et des traditions dans la vie des classes populaires et dans le fonctionnement de la démocratie. Il ne s'agit pas pour lui d'un conservatisme nostalgique ou d'une apologétique religieuse : Lasch n'est pas lui-même un croyant traditionnel. Il s'agit plutôt d'une reconnaissance sociologique et philosophique que les traditions religieuses et morales jouent un rôle irremplaçable dans la formation du caractère moral et civique des citoyens.
Les traditions religieuses transmettent non seulement des croyances mais des habitudes, des vertus, des formes de vie qui constituent les conditions anthropologiques de la démocratie. Un citoyen capable de se gouverner lui-même – de différer ses désirs immédiats, d'exercer sa raison, de respecter ses engagements – est le produit d'une éducation morale qui n'est pas réductible à l'instruction formelle. Les communautés religieuses ont souvent joué ce rôle d'éducation morale que ni l'État ni le marché ne peuvent remplir.
La critique de la méritocratie
Lasch développe également une critique originale de la méritocratie – cette idéologie qui présente les inégalités sociales comme le résultat de différences de mérite et de talent entre individus. La méritocratie est pour lui une ideologie de légitimation des élites : elle permet aux "gagnants" de la compétition sociale de croire qu'ils méritent leur position et de mépriser les "perdants" dont l'échec est présenté comme une défaillance personnelle plutôt que comme le résultat de structures sociales inégalitaires.
Cette critique de la méritocratie anticipe et préfigure des analyses que Michael Sandel développera dans La tyrannie du mérite (2020). L'idée commune est que la méritocratie, loin d'être émancipatrice, constitue une forme particulièrement pernicieuse de légitimation des inégalités, parce qu'elle transforme le sentiment d'échec en humiliation personnelle et qu'elle prive les "perdants" de la dignité qui leur permettrait de résister collectivement à leur condition.
Les conditions d'une démocratie authentique
Au-delà de la critique, Lasch propose une vision positive des conditions d'une démocratie authentique. Cette vision est fondée sur quelques principes essentiels. Premièrement, la démocratie requiert une certaine égalité des conditions – non pas une égalité parfaite des revenus ou des talents, mais une égalité suffisante pour que tous les citoyens puissent participer à la vie civique avec une dignité comparable. Une société trop inégale ne peut pas être réellement démocratique, parce que les plus pauvres n'ont ni le temps, ni les ressources, ni la confiance en eux-mêmes pour exercer pleinement leurs droits civiques.
Deuxièmement, la démocratie requiert des communautés locales fortes – des lieux où les citoyens peuvent exercer concrètement les vertus civiques : délibérer, coopérer, prendre des responsabilités, se soumettre à des règles communes. Ces communautés ne peuvent pas être remplacées par des institutions nationales ou supranationales, si bien intentionnées soient-elles. La démocratie se joue d'abord à l'échelle locale, dans les formes concrètes de la vie commune.
Lasch et le populisme démocratique
La pensée de Lasch peut être qualifiée de "populisme démocratique" – une position qui défend les intérêts et les valeurs des classes populaires contre les élites tout en restant attachée aux institutions et aux valeurs démocratiques. Ce populisme démocratique se distingue à la fois du populisme autoritaire de la droite nationaliste, qui instrumentalise le sentiment populaire au service de leaders charismatiques et anti-institutionnels, et du technocratisme libéral qui se méfie des jugements populaires et préfère déléguer les décisions importantes à des experts et à des juridictions non élues.
Cette position est difficile à tenir dans le contexte politique contemporain, parce qu'elle exige à la fois une confiance dans les capacités politiques des classes populaires et une résistance aux dérives démagogiques et xénophobes qui menacent tout populisme. Lasch était conscient de cette difficulté et ne proposait pas de solution simple. Mais il pensait que la démocratie ne pouvait être sauvée qu'en prenant au sérieux les légitimes revendications de dignité et de reconnaissance des classes populaires, plutôt qu'en les méprisisant ou en les manipulant.
L'actualité de Lasch dans le contexte français
La pensée de Lasch est particulièrement pertinente dans le contexte français contemporain. La France connaît depuis plusieurs décennies une déconnexion croissante entre les élites politiques, culturelles et économiques et les classes populaires et moyennes. Ce fossé s'est manifesté de manière spectaculaire avec le mouvement des Gilets jaunes (2018-2019), qui a révélé l'ampleur du sentiment d'abandon et de mépris ressenti par une grande partie de la population française vis-à-vis de ses élites.
La grille analytique de Lasch permet de comprendre ce phénomène non pas comme une révolte irrationnelle de "populistes" mal informés, mais comme la réaction compréhensible d'une population qui se sent trahie par des élites qui ont renoncé à leurs responsabilités envers la communauté nationale. Cette compréhension ne conduit pas à valider toutes les positions ou toutes les revendications du mouvement, mais elle invite à les prendre au sérieux plutôt que de les écarter avec condescendance.
Héritage et postérité intellectuelle
L'héritage de Christopher Lasch dans la pensée politique contemporaine est considérable, même s'il reste souvent implicite ou non reconnu. Ses analyses sur la sécession des élites, le mépris culturel des classes populaires et la destruction des communautés locales par la mobilité ont été reprises et développées par des penseurs aussi différents que Michael Sandel aux États-Unis, Jean-Claude Michéa et Christophe Guilluy en France, et de nombreux penseurs "nationaux-populaires" en Europe. Que ces penseurs appartiennent à la gauche ou à la droite illustre le caractère transversal d'une problématique qui ne se laisse pas enfermer dans les clivages partisans habituels.
En France, c'est Christophe Guilluy qui a peut-être le plus directement prolongé le diagnostic de Lasch avec ses travaux sur la "France périphérique" – ces territoires ruraux et périurbains qui ont été abandonnés par les élites métropolitaines et qui constituent le terreau du ressentiment populaire qui alimente le vote FN et d'autres expressions politiques protestataires. La géographie sociale de la France décrite par Guilluy est la traduction cartographique du diagnostic de Lasch sur la sécession des élites.
Lire Lasch aujourd'hui, c'est donc lire un auteur qui a compris avant presque tous les autres les dynamiques sociales et politiques qui allaient dominer le début du XXIe siècle. C'est un livre indispensable pour quiconque veut sortir des impasses des débats politiques contemporains et retrouver les voies d'une démocratisation authentique des sociétés occidentales. C'est en cela que La révolte des élites reste, trente ans après sa publication, le diagnostic le plus lucide et le plus courageux de la crise de la démocratie libérale occidentale – un livre qui pose les bonnes questions, même si les réponses restent ouvertes et exigent de chaque lecteur un effort de pensée et d'honnêteté intellectuelle à la hauteur de l'enjeu. Lasch nous laisse en héritage une boussole intellectuelle rare : celle d'une pensée qui ne capitule ni devant le cynisme des puissants ni devant le ressentiment des exclus, mais qui cherche inlassablement les voies d'une démocratie à hauteur d'homme.