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Insurrections en France : Du Maghreb colonial aux émeutes de banlieues, histoire d’une longue guerre

Dans The French Intifada: The Long War Between France and Its Arabs (2014), Andrew Hussey soutient que les émeutes de banlieue, la radicalisation et les tensions entre la France et ses populations d’origine maghrébine ne sont pas de simples problèmes sociaux ou économiques, mais le prolongement d’une « guerre longue » née de la colonisation du Maghreb. Il décrit un affrontement mémoriel et culturel entre le modèle républicain universaliste et des identités arabo-musulmanes marquées par les traumatismes de la décolonisation (notamment la guerre d’Algérie), avec les prisons et les cités comme principaux théâtres de cette conflictualité. L’ouvrage insiste aussi sur la résurgence de l’antisémitisme et sur le « déni » des élites françaises qui, selon lui, refusent de reconnaître la dimension postcoloniale et religieuse du conflit.

L’ouvrage a été traduit en français sous le titre Insurrections en France (L’Artilleur, 2015). Son auteur, historien et critique culturel britannique, se situe clairement dans une perspective postcoloniale de gauche : il privilégie la grille de lecture du traumatisme colonial et de l’aliénation des héritiers de l’empire, tout en étant nettement critique du modèle républicain français et relativement indulgent envers les dynamiques identitaires et contestataires des banlieues.

Contenu

En 2014, le Britannique Andrew Hussey publie The French Intifada: The Long War Between France and Its Arabs. L’ouvrage, traduit en français sous le titre Insurrections en France, avance une thèse radicale : les émeutes urbaines, la violence dans les cités, le terrorisme et les tensions identitaires qui agitent la France contemporaine ne sont pas de simples crises sociales ou économiques. Ils constituent la prolongation d’un affrontement historique qui remonte à la conquête coloniale du Maghreb et qui oppose l’État français aux héritiers de son empire. Hussey refuse la grille de lecture dominante de la « fracture sociale ». Il décrit une guerre longue, marquée par des traumatismes non résolus, une mémoire hantée et un déni obstiné des élites.

Une guerre qui commence à la campagne d’Égypte

Pour Hussey, le conflit ne naît pas avec les banlieues des années 2000. Il commence dès l’expédition de Bonaparte en Égypte en 1798, se poursuit avec la conquête de l’Algérie en 1830 et l’établissement des protectorats au Maroc et en Tunisie. Contrairement au modèle britannique, davantage commercial, l’impérialisme français s’appuie sur la « mission civilisatrice » : rendre les sujets culturellement français. Les manuels scolaires enseignent aux enfants colonisés que leurs ancêtres sont les Gaulois. Cette assimilation forcée crée un traumatisme durable.

Hussey qualifie cet affrontement de « Quatrième Guerre mondiale ». Il ne s’agit pas seulement d’un choc entre l’Islam et l’Occident, mais d’une confrontation entre deux expériences irréconciliables du monde : celle du colonisateur et celle du colonisé. Le sous-titre original du livre, La France et ses Arabes, souligne cette relation de possession ambiguë, presque familiale, qui rend la décolonisation particulièrement douloureuse et incomplète. Les jeunes des banlieues qui affrontent les forces de l’ordre ne se vivent pas comme des victimes en quête de réformes. Beaucoup se perçoivent comme des soldats engagés dans une guerre contre la France et la « civilisation » européenne. Le port du voile, le brandissement de drapeaux algériens, l’usage de l’argot arabe ou la réappropriation du terme « intifada » deviennent des actes délibérés de subversion républicaine.

Le vocabulaire des tensions urbaines reste imprégné de la guerre d’Algérie : « bougnoule », « bavure », « harki ». Les fantômes de cette guerre sont toujours actifs. Hussey lit les tueries de Mohamed Merah à Toulouse en 2012 (qui visaient notamment des militaires français d’origine maghrébine) comme une réponse névrotique aux massacres des harkis et aux traumatismes non résolus de la décolonisation.

L’héritage colonial au Maghreb : trois traumatismes interconnectés

Hussey consacre une large part de l’ouvrage à l’histoire coloniale du Maghreb. L’Algérie en constitue le cœur sanglant. Conquise par la force à partir de 1830 et intégrée comme départements français, elle connaît une spoliation massive des terres, la destruction des structures communautaires et des lois d’exception (Code de l’indigénat, Sénatus-consulte de 1865). Le massacre de Sétif le 8 mai 1945, suivi d’une répression sanglante, convainc les nationalistes que seule la lutte armée permettra d’obtenir l’indépendance. La guerre de 1954-1962 est d’une violence extrême : massacres de civils, torture systématique durant la bataille d’Alger, guerre civile interne entre mouvements nationalistes. À l’indépendance, des dizaines de milliers de harkis sont abandonnés aux massacres ; les rescapés sont parqués dans des camps en métropole. Le mot « harki » reste aujourd’hui l’insulte suprême dans les banlieues.

La « décennie noire » des années 1990, déclenchée par l’annulation des élections remportées par le Front islamique du salut, exporte le conflit sur le sol français. La vague d’attentats de 1995 pilotée par le GIA et incarnée par Khaled Kelkal, jeune de la banlieue lyonnaise radicalisé en prison, en est la manifestation la plus visible.

Au Maroc, le protectorat établi par le traité de Fès en 1912 sous Lyautey conserve formellement l’autorité du sultan tout en contrôlant finances, justice et armée. La politique de division entre Arabes et Berbères (dahir berbère de 1930) et le développement du « Maroc utile » (investissements concentrés sur les côtes) laissent des fractures durables. L’indépendance de 1956 est accordée précipitamment pour éviter une seconde guerre alors que l’Algérie s’embrase. Le Nord du pays, marginalisé et hispanophile, devient un terreau du salafisme et du djihadisme, comme le montrent les attentats de Madrid en 2004.

En Tunisie, le protectorat de 1883 résulte d’un endettement orchestré et de raids frontaliers prétextés. La résistance s’organise autour d’Habib Bourguiba et du Néo-Dustour, confrontée à des campagnes d’assassinats menées par les services français et des groupuscules comme La Main Rouge. Après l’indépendance en 1956 et la crise de Bizerte en 1961, la France apporte un soutien massif au régime de Ben Ali au nom de la « stabilité » et du barrage à l’islamisme. La complaisance de Paris durant le Printemps arabe de 2011 suscite un profond sentiment de « double trahison » chez les jeunes Tunisiens et alimente une poussée salafiste dirigée contre l’influence française.

Hussey conclut que le Maghreb et les banlieues françaises forment un même espace mémoriel. Les jeunes issus de l’immigration ne perçoivent pas leur marginalisation comme un simple problème d’intégration économique, mais comme la continuité d’un rapport de domination coloniale et d’une ingérence française permanente.

Le modèle républicain face à l’Islam

Au cœur des tensions contemporaines se trouve la confrontation entre le modèle républicain universaliste et l’affirmation des identités musulmanes. La laïcité française, conçue après 1789 et surtout avec la loi de 1905 pour discipliner l’Église catholique et garantir l’unité d’une « République indivisible », interdit toute distinction légale entre citoyens sur des critères religieux. Contrairement au modèle multiculturel anglo-américain qui tolère ou valorise la diversité, la tradition républicaine française perçoit le communautarisme comme une menace directe pour l’État.

L’injonction est claire : citoyen d’abord, musulman ensuite. Pour les descendants de l’empire colonial, cette exigence d’assimilation ressemble de près à l’ancienne « mission civilisatrice ». La contradiction était déjà présente sous la colonisation : le Sénatus-consulte de 1865 en Algérie permettait aux musulmans d’obtenir la citoyenneté française uniquement en renonçant à leur statut civil coranique, geste perçu comme une apostasie. Hussey souligne le dilemme identitaire permanent : « musulmans de France » ou « musulmans en France » ?

En interdisant les classifications ethniques et religieuses au nom de la laïcité, la République se rend incapable de mesurer l’ampleur réelle des discriminations. Dans les prisons, où la population musulmane est estimée à environ 70 %, l’administration ne peut évaluer la présence religieuse que de manière indirecte (repas halal, jeûne du Ramadan). Cette cécité légale abandonne les pénitenciers à un « Islam de rue » incontrôlé et politisé.

Banlieues, prisons, radicalisation et antisémitisme

Les banlieues populaires ne sont pas de simples zones défavorisées. Elles sont conçues et perçues comme des espaces d’exclusion ou d’« altérité ». Hussey cite un ingénieur d’origine camerounaise vivant à Bagneux qui décrit le vécu des jeunes des cités comme un double exil : rejetés une première fois en raison de leurs origines, une seconde fois du simple fait d’habiter en banlieue ou de porter un accent banlieusard. En s’appuyant sur Frantz Fanon et Jean-Paul Sartre, Hussey montre comment la perte de sens et le sentiment d’inexistence sociale engendrent une sous-culture du refus explicite. Dans des quartiers comme « Darfour City » à Bagneux ou Vaulx-en-Velin, le sentiment de rejet ne débouche plus sur des demandes d’intégration, mais sur un désir de revanche et de rupture avec les institutions républicaines.

La prison fonctionne comme la « salle des machines » de la radicalisation. Des délinquants de droit commun y rencontrent des idéologues et y embrassent un Islam guerrier et politisé. Khaled Kelkal se radicalise sous l’influence d’un détenu islamiste algérien. Mohamed Merah, ancien délinquant au profil instable, se transforme en prison en « super-héros djihadiste ». Lionel Dumont, converti blanc issu du Nord, est admiré comme figure d’autorité et de défi envers les gardiens. Pour les autorités carcérales interrogées par Hussey, cette radicalisation est portée par des individus qui déclarent ouvertement leur haine envers la civilisation occidentale.

L’antisémitisme occupe une place particulière. Hussey le décrit comme un vecteur structurant de l’identité de certains jeunes des banlieues. Il s’enracine à la fois dans la tradition française (affaire Dreyfus, Pétain, Céline) et dans l’histoire coloniale algérienne. Le décret Crémieux de 1870, qui avait accordé la nationalité française aux Juifs d’Algérie tout en maintenant les musulmans sous le statut d’indigènes, a laissé une blessure mémorielle où le Juif est perçu comme le « privilégié » ou le « traître » associé à la puissance coloniale.

Le meurtre d’Ilan Halimi en 2006 à Bagneux par le Gang des Barbares de Youssef Fofana est motivé par le préjugé selon lequel « les Juifs ont de l’argent », associé à une identification déformée au conflit israélo-palestinien. Les tueries de Toulouse par Merah en 2012, qui ciblent délibérément l’école juive Ozar Hatorah, s’inscrivent dans une logique de mémoire coloniale et antisémitique. Hussey analyse également des groupuscules comme la Tribu Ka de Kemi Seba, qui véhiculent un discours suprémaciste noir et ouvertement antisémite, parfois banalisé par des figures comme Dieudonné.

Le déni des élites

Hussey consacre une critique sévère au « state of denial » des élites politiques, intellectuelles et médiatiques françaises. Lors des émeutes de 2005, droite et gauche convergent pour minimiser la spécificité des événements. Les intellectuels de gauche, dans Le Monde ou Libération, distancient la violence urbaine de toute connexion avec la radicalisation islamique ou la mémoire coloniale et la ramènent à la « fracture sociale ». Même les Renseignements Généraux sous-estiment l’origine immigrée des émeutiers ou l’influence islamiste, qualifiant les troubles d’« insurrection populaire ». En réinscrivant les violences dans la tradition française du soulèvement, les autorités « domestiquent » la crise.

Les médias anglophones qui soulignent la gravité des événements sont accusés de projeter leurs propres obsessions sur le modèle républicain. Les voix dissonantes sont ostracisées. Après avoir affirmé que les émeutiers s’en prenaient directement à la France et à l’État, Alain Finkielkraut est dénoncé dans Le Nouvel Observateur comme un « néo-réactionnaire » servant le Front National. Gilles Kepel dénonce l’aveuglement des commentateurs qui refusent de regarder au-delà des frontières nationales et d’admettre que les tensions au Maghreb et la mémoire coloniale façonnent directement la situation des banlieues.

Ce déni s’étend à la politique étrangère. Lors du meurtre d’Ilan Halimi, le gouvernement Chirac évoque d’abord des « problèmes sociaux » en banlieue avant que Nicolas Sarkozy ne reconnaisse la dimension antisémite. La déclaration de Michèle Alliot-Marie en janvier 2011, proposant le « savoir-faire » des forces de sécurité françaises au régime de Ben Ali en pleine révolution tunisienne, illustre la complaisance envers les dictatures du Maghreb au nom de la stabilité.

Conclusion

Pour Andrew Hussey, tant que les élites politiques et intellectuelles s’obstineront à réduire ce malaise à de simples dysfonctionnements économiques ou sociaux, l’incompréhension persistera. La « guerre longue » entre la France et les héritiers de son empire colonial continuera de faire des ravages. Insurrections en France ne propose pas de solutions miracles. Il décrit un conflit mémoriel, culturel et géopolitique dont les racines plongent dans deux siècles d’histoire coloniale et dont les manifestations contemporaines — émeutes, radicalisation, antisémitisme, rejet du modèle républicain — ne peuvent être comprises sans cette profondeur historique. L’ouvrage force à regarder en face ce que beaucoup préfèrent encore qualifier de simple « fracture sociale ».