Économiste
Albert Hirschman
Hirschman est un économiste et spécialiste des sciences sociales d’origine allemande, naturalisé américain. Il est considéré comme l’un des penseurs les plus originaux du XXe siècle, à la croisée de l’économie du développement, de l’économie politique et de la sociologie.
Biographie
Biographie
Né dans une famille juive assimilée de la bourgeoisie berlinoise (son père Carl était chirurgien), Hirschman reçoit une éducation classique au Lycée français de Berlin. À 16 ans, il rejoint les Jeunesses socialistes du SPD et s’engage dans des activités antinazies. Après la mort de son père et l’arrivée d’Hitler au pouvoir, il quitte l’Allemagne en 1933.
Il étudie à HEC Paris et à la Sorbonne, puis à la London School of Economics, avant d’obtenir un doctorat en économie à l’Université de Trieste (1938) avec une thèse sur le franc Poincaré. En 1936, il combat dans les rangs républicains pendant la guerre d’Espagne. Il participe ensuite à la résistance antifasciste en Italie.
En 1940-1941, sous le pseudonyme d’Albert Hermant, il collabore à Marseille avec Varian Fry et le Emergency Rescue Committee pour organiser l’exfiltration de plus de 2 000 personnes menacées (parmi lesquelles Hannah Arendt, Marc Chagall et Arthur Koestler). Il rejoint les États-Unis en 1941 grâce à une bourse Rockefeller à Berkeley, où il rencontre sa future femme Sarah. Naturalisé américain, il sert dans l’armée américaine et l’OSS pendant la guerre.
Après 1945, il travaille à la Réserve fédérale (Plan Marshall), puis comme conseiller économique en Colombie (début des années 1950). Sa carrière académique le mène à Yale, Columbia, Harvard, et enfin à l’Institute for Advanced Study de Princeton (à partir de 1974), où il devient l’une des figures fondatrices de l’École de sciences sociales. Il parle plusieurs langues et a toujours cultivé une approche interdisciplinaire, méfiante envers les théories totalisantes.
Concepts et œuvres principales
Hirschman se caractérise par un « possibilisme » : une attention aux effets inattendus, aux contingences et aux possibilités de changement plutôt qu’aux déterminismes.
1. La stratégie de développement économique (1958)
Contre la thèse de la croissance équilibrée (Nurkse et autres), Hirschman défend la croissance déséquilibrée (unbalanced growth). Les déséquilibres (tensions, goulots d’étranglement) stimulent l’innovation et mobilisent des ressources cachées. La ressource rare n’est pas le capital ou le travail, mais la capacité à prendre des décisions de développement.
Il introduit les notions de liaisons en amont (backward linkages) et en aval (forward linkages) : une industrie crée de la demande pour ses inputs et ouvre des débouchés pour d’autres secteurs.
Ouvrage de référence : The Strategy of Economic Development (traduit en français sous le titre Stratégie du développement).
2. Le principe de la main cachée (hiding hand)
Développé dans Development Projects Observed (1967). Les planificateurs sous-estiment souvent les difficultés d’un projet… mais sous-estiment aussi leur propre capacité à inventer des solutions. L’optimisme initial (même excessif) peut donc être productif.
3. Défection, prise de parole et loyauté (Exit, Voice, and Loyalty, 1970)
Face au déclin de la qualité d’une organisation, d’une entreprise ou d’un État, les individus disposent de trois réponses principales :
- Exit (défection / sortie) : quitter (changer de produit, émigrer, démissionner…).
- Voice (prise de parole) : protester, se plaindre, s’organiser pour obtenir un changement de l’intérieur.
- Loyalty (loyauté) : rester attaché, ce qui retarde la défection et donne plus de chances à la prise de parole.
La concurrence pure (exit) n’est pas toujours le meilleur régulateur ; dans les monopoles ou les services publics, la voice est souvent plus informative et correctrice. Traduit en français dès 1972 sous le titre Défection et prise de parole (ou Face au déclin des entreprises et des institutions).
4. Les passions et les intérêts (1977)
The Passions and the Interests (traduit Les passions et les intérêts). Hirschman retrace comment, du XVIIe au XVIIIe siècle, les penseurs ont justifié le capitalisme en présentant la poursuite des intérêts économiques comme un moyen de canaliser et d’adoucir les passions dangereuses (ambition, gloire, etc.).
5. Bonheur privé, action publique (1982)
Shifting Involvements (traduit Bonheur privé, action publique). Analyse des cycles d’engagement : les frustrations de la vie privée poussent vers l’action publique, et inversement.
6. Deux siècles de rhétorique réactionnaire (1991)
The Rhetoric of Reaction. Hirschman identifie trois figures récurrentes dans les discours conservateurs contre les réformes progressistes depuis la Révolution française :
- Thèse de la perversité : la réforme produit l’effet inverse de celui recherché.
- Thèse de l’inanité (ou futilité) : la réforme ne change rien d’essentiel.
- Thèse de la mise en péril (jeopardy) : la réforme met en danger des acquis antérieurs.
Héritage
Hirschman a profondément influencé l’économie du développement, la science politique, la sociologie des organisations et la théorie démocratique. Son style — élégant, ironique, attentif aux paradoxes et aux effets pervers — reste très apprécié. Un prix Albert O. Hirschman existe depuis 2007, et un Centre Albert Hirschman sur la démocratie a été créé à Genève.
Ses livres les plus lus en français restent Défection et prise de parole, Les passions et les intérêts et Deux siècles de rhétorique réactionnaire.